Printemps_2012 - page 22-23

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Nadine Eghels : Vous êtes peintre, comment en
êtes-vous arrivé à concevoir des objets ?
Guy de Rougemont : J’ai commencé par réaliser des volumes
en carton, que je peignais de couleurs vives, et qui ne
renvoyaient qu’à eux-mêmes. J’ai ensuite expérimenté
d’autres matériaux plus sophistiqués, plus dignes, comme
l’aluminium laqué. Ma préoccupation était d’expérimenter
en trois dimensions mes recherches de peintre, de voir
comment jouerait la lumière, comment s’accrocheraient les
ombres. À un certain moment, portant un regard extérieur
sur ces volumes sans fonction aucune, je me suis demandé
pourquoi ne pas en faire des objets. Tel volume pourrait
devenir une table, tel autre un guéridon. C’est ainsi que peu
à peu je me suis mis à concevoir des objets, et qu’on m’en
a commandé. À l’époque tout mon travail s’articulait autour
de l’ellipse, seule figure géométrique à deux foyers, dont
j’appréciais particulièrement la délicatesse des courbes. En
arts décoratifs. À partir d’un volume, j’imaginais d’en faire
une table par exemple, dès lors je choisissais le matériau (en
général il s’agissait de métacrylates transparents ou colorés),
et je suivais la fabrication. Pendant les années 70, ce travail
nourrissait ma réflexion sur la polychromie des volumes.
Par la suite j’ai eu d’autres commandes, avec des cahiers
des charges très précis, beaucoup pour Samuel ou pour
d’autres clients qu’il m’adressait, des tables, des commodes,
des consoles, mais aussi des plateaux, de la vaisselle, des
tapis, des plateaux, des lampes... La galerie Christiane
Germain, intéressée par mon travail, a déclenché toute une
production, et j’y ai pris goût !
N.E. : Comment a évolué ce travail ?
G.deR. : Au fil des années, je suis passé de l’ellipse au cylin-
dre. Il y aura ensuite les surfaces tramées, et enfin la ligne
serpentine. Mon travail s’organise chaque fois en périodes
d’environ quinze ans, au cours desquels j’approfondis et
j’épuise une forme. Mes productions de design sont souvent
polychromes. Ce sont les œuvres d’un peintre, et le respect
des contraintes de confort n’est pas prédominant !
N.E. : Quelles pièces de mobilier préférez-vous
dans votre production ?
G.deR. : Il y a la très grande table
Archipelago
, en trois
éléments, et la grande table basse
Trèfle d’or
. Il y a aussi
une grande lampe, dans le même style. J’aime bien aussi le
bureau
Diderot
, qui date de la période où je travaillais sur
les surfaces tramées. Depuis l’an 2000 environ, tout mon
travail s’organise autour de la ligne serpentine, que ce soit
dans la peinture, la sculpture, les arts décoratifs (le design)
ou les interventions artistiques dans l’espace public.
u
D
ossier
De la peinture au mobilier,
de l’ellipse à la ligne
serpentine, variations
Rencontre avec
Guy de Rougemont
, membre de la section de Peinture
Aucune stratégie analytique élaborée, mais
une ligne de conduite, telle un engagement
éthique, l’a conduit à une remise en cause
de l’environnement spatial et urbain depuis les quinze
dernières années. L’ambiguïté ainsi formulée entre
art décoratif et art plastique suggère un recul devant
l’observation, avant que ne s’y mêle une forme de
tendresse et de sensualité. S’y introduit une ironie qui
détourne le graphisme pur au profit d’une perspective
élargie dans un contexte tantôt intérieur, tantôt spatial.
La remise en cause par Rougemont de la notion de
design est significative de cette période féconde des
années 70 et 80. Interrogation et questionnement,
plus qu’interférence, sa recherche a ainsi ouvert une
voie nouvelle sur les différents champs d’intervention
de l’artiste plasticien. Faisant fi des contraintes
fonctionnelles, ergonomiques d’un préalable dûment
programmé, il se ressource de façon immédiate sur
un dessin préparatoire ou une esquisse chromatique,
avant de mettre en place, maquette à l’appui, les
différentes solutions spatiales envisageables. En ce
sens, il est un maître d’œuvre, qui, tel le metteur en
scène d’un ballet ou d’un opéra, révèle un sens inconnu
jusqu’alors à un livret trop anecdotique ou littéral.
Ainsi fut-il l’un des premiers plasticiens à
s’attacher aux environnements, à l’occupation
d’espaces. Ce cheminement intellectuel, de nature
philosophique somme toute, il l’a jalonné de différents
schèmes : l’ellipse, le cylindre, la surface tramée
qui, tour à tour, s’inscrivent sur ses différents
supports. La relation à la couleur intervient dans
un deuxième temps. L’organisation analytique de
l’espace prime, relayée ensuite par le devenir d’un
trait en sensibilité émotionnelle de lumière. Là encore,
Rougemont saisit le spectateur à contrepied, le
surprend dans un répertoire formel inattendu, auquel
il imprime un sentiment charnel par la couleur. »
Daniel Marchesseau
Extrait du catalogue de l'exposition « Rougemont,
espaces publics et arts décoratifs, 1965-1990 »,
au Musée des Arts décoratifs à Paris (1990).
associant des ellipses entre elles, on aboutit à des formes
complexes, en deux dimensions sur les tableaux, en trois
dimensions dans les volumes polychromes. J’en arrivais ainsi
à générer des objets ayant une fonction sans être enfermé
dans les contraintes du designer, qui a à fournir des dessins
réalisables techniquement le moins cher et pour le plus
grand nombre possible. Ma production se limitait à quelques
exemplaires, qui ont marqué l’époque dans le domaine des
En haut :
Leda
, 2012, sculpture-lampe, H. 60 cm, laiton,
feuilles d'or et laque sur bois, éd. Diane de Polignac.
Photo DR.
Au centre :
Pop
, 2012, sculpture-lampe, H. 40 cm, laiton,
laque sur bois et bronze, éd. Diane de Polignac.
Photo DR.
à droite :
Golden (or Silver) Clover
, 2011, sculpture modulaire table-basse,
D. 135 cm x H. 46 cm, laiton ou inox et laque, éd. Diane de Polignac.
Photo DR.
Ci-dessous :
Archipelago
, 2011, table-sculpture,
L. 300 cm x l. 92 cm x H. 74 cm, ébène et acier,
éditions Diane de Polignac.
Photo DR
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