Printemps_2012 - page 24-25

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Nadine Eghels : Comment êtes-vous arrivé
au design, quel est votre parcours ?
Philippe Starck : Ce n’est pas moi qui ai choisi le design,
c’est le design qui m’a choisi. Arrivé à mon âge je m’aperçois
que c’était sûrement une faiblesse, car je regrette de ne
pas avoir choisi un métier réellement utile, la médecine
par exemple, où j’aurais pu sauver des vies. Il y a au départ
un choix binaire fondamental entre les métiers qui sauvent
des vies et les autres, et par bêtise j’ai opté pour un métier
inutile. Alors pourquoi le design ? Parce que l’invention
était une tradition familiale, mon père était un constructeur
d’avions assez célèbre dans l’entre-deux guerres, les avions
Starck étaient connus pour être les plus élégants comme
les plus inventifs ; j’ai été élevé dans la conviction que
la technologie peut tout résoudre et qu’il y a une réelle
élégance dans l’ingénierie française. Ayant toujours vu mon
père travailler à concevoir des avions, de nouvelles formes
de voitures aussi, il était naturel pour moi de m’exprimer par
le dessin et par la production d’objets. J’avais assurément
des choses à dire, mais j’étais, et je suis encore, extrêmement
asocial, dans la mesure où je n’ai toujours pas compris
les tenants et les aboutissants de cette société, que j’en
vis volontairement très éloigné. Mais à l’adolescence on
aimerait plutôt être intégré, alors j’ai finalement saisi l’outil
que je connaissais, la création, pour essayer de faire partie
de cette société incompréhensible. C’est donc un parcours
très personnel, sans aucune volonté de faire du design au
départ, simplement celle de m’exprimer de la manière qui
m’était accessible. Je suis presque totalement autodidacte,
mon ADN peut-être et ma formation inconsciente auprès de
mon père m’ont amené à un niveau bien supérieur à ce qui
pouvait être appris dans les écoles d’art.
N.E. : Votre formation n’est donc pas
passée par une école d’art ?
P.S. : Non, j’y étais inscrit mais je n’y suis jamais allé,
parce que je dessinais mieux que les professeurs qui y
enseignaient. C’était clairement une perte de temps et j’ai
commencé très tôt à faire des réalisations assez importantes,
à dix-sept ans mes sculptures gonflables géantes étaient
exposées au Grand Palais.
N.E. : Travailliez-vous déjà seul ou
étiez-vous intégré dans un atelier ?
P.S. : J’ai toujours été seul, je n’ai jamais été employé par
personne, ce qui me pose des problèmes parce que je ne sais
pas vraiment comment gérer des affaires... je suis un cowboy
solitaire, qui travaille dans mon coin, qui rumine, qui rêve
et qui agit tout seul.
N.E : Depuis l’adolescence, vous vous êtes donc
consacré à ce travail de designer ?
P.S. : Depuis l’enfance à vrai dire, je dessinais, je transformais
mes jouets, je construisais des objets, et c’est devenu une
activité productrice vers dix-sept ans, de manière très orga-
nique, naturelle, sans aucune ambition de carrière, mais avec
des visions extrêmement précoces et puissantes. À quatorze
ans, je pressentais qu’il fallait démocratiser la production
créative, j’ai toujours eu une vision philosophique et politique
de ma mission. C’était à la fois conscient et inconscient bien
sûr, mais très jeune j’ai forgé une éthique et je n’en ai jamais
dérogé. Depuis je n’ai pas changé de direction, je fais toujours
le même métier, et de la même façon.
N.E. : Etiez-vous soutenu par
votre entourage familial ?
P.S. : Pas du tout, je vivais replié sur moi-même, je fuyais
l’école et me cachais dans les bois ; j’étais sans dieu ni
maître, ce qui est à la fois formidablement libérateur et très
angoissant. Mais c’est ce qui m’a permis d’arriver avec des
idées relativement fraîches et des propositions nouvelles.
Personne ne m’a jamais donné de conseil, ni exprimé une
opinion sur ce que je faisais, d’abord parce que je ne les
sollicitais pas, ensuite parce que les gens avaient du mal à
comprendre ce dont je parlais, enfin parce que c’était assez
révolutionnaire dans le courant de pensée de l’époque. Je
suis plutôt « autiste », j’ai peu de relations avec l’extérieur,
quand on m’explique quelque chose je ne comprends pas, ce
qui règle tout problème d’apprentissage. Ma seule manière
de m’exprimer était, et reste, de dessiner mes rêves.
N.E. : Comment pourriez-vous définir le design ?
P.S. : Les réponses sont multiples. Pour certains, le design,
c’est faire plus joli pour vendre plus. Pour d’autres, c’est faire
de l’art. Ou de la mode. Ou simplement satisfaire son ego...
N.E. : Et pour vous, ce serait quoi ?
P.S. : N’ayant pas de théorie particulière sur ce métier que
je n’ai pas choisi, mais que j’exerce de façon extrêmement
empirique, naturelle, ce serait comme être une femme
de ménage : j’ai un balai à la main (on croit que c’est un
crayon mais c’est un balai) à l’aide duquel j’essaie de net-
toyer la vie de ma famille, de mes amis, de ma société, et
quelquefois avec le manche du balai, comme j’ai un peu de
temps de rêver, je montre une direction. Voilà mon travail.
D
ossier
Pendant que je nettoie la vie des gens, j’ai quelques visions,
je construis quelques projets et quelquefois j’indique ou je
dénonce des directions. Pour moi le design est un véhicule
d’expression à finalité politique, au sens large du terme.
N.E. : Au sens de « comment on vit
ensemble aujourd’hui » ?
P.S. : Surtout comment on devrait vivre. À longueur d’année
je propose, dans la liberté la plus absolue, et ma tribu
culturelle, sentimentale en dispose, l’accepte ou le refuse.
N.E. : Une très grande tribu ! Vos objets
sont présents partout dans le monde...
P.S : C’est une tribu mondiale, de gens intéressants, créa-
tifs, assez rigoureux, très réactifs, des gens qui veulent
construire leur monde et adhèrent aux propositions qui
vont dans ce sens.
N.E. : Vous suivez votre parcours singulier mais en
regardant le monde qui vous entoure. Selon vous,
comment le design évolue-t-il depuis que cette
pratique artistique est reconnue par tous, avec des
expositions, des écoles, des galeries, un marché ?
P.S. : Je suis très peu au courant de tout cela, je vis assez
isolé, je ne suis pas historien du design ni critique. Depuis
cinquante ans, il y a eu le design scandinave, avec une très
grande rigueur mais un peu ennuyeux, répétitif ; heureuse-
ment il a été enrichi ensuite par le design italien avec des
maîtres extraordinaires comme Achille Castiglioni et son
frère, comme Enzo Marie, comme Vico Magistretti, qui
forgent une idée très rigoureuse du design, issue du ready-
made : avec le minimum donner le maximum. C’est cela qui
m’a intéressé dans le design, cette formidable intelligence
constructive et la force politique à l’œuvre dans le travail
de ces créateurs. Moi aussi je suis un fonctionnaliste, mais
post-lacanien... le fonctionnalisme allemand du Bauhaus,
des années 30, était réduit aux aspects matériels. Après on
s’est aperçu que des paramètres immatériels étaient aussi à
prendre en compte. Pour ma part je reste un fonctionnaliste
pur et dur mais ayant intégré dans mes raisonnements des
aspects plus « sentimentaux ». Plus tard le design est devenu
à la mode, s’est diversifié dans plusieurs directions, plus ou
moins souhaitables. Certaines vont vers l’artistique, des
designers vont essayer de vendre très peu de pièces très
chères dans des galeries d’art, je ne suis pas persuadé de
l’élégance du procédé car quand on a la chance d’être visité
par une bonne idée, on a le devoir de la partager avec un
maximum de gens, l’élitisme des séries limitées me paraît
Philippe Starck
l'électron libre
Philippe Starck est sans conteste l’un des plus fameux designers
français. Sa création a fortement contribué à la diffusion du
design depuis les années 70, et ses objets ont conquis un large
public partout dans le monde. Cet artiste hors-normes, qui ne se
revendique d’aucun courant, est animé d’une éthique personnelle
qui fonde son rapport au monde. Entretien avec un électron libre.
Ci-dessous : bateau
Tenders A
, édition 2002.
Photo DR.
à droite : chaise
Zartan, 2012
. « Avant, Robin des bois et Zartan étaient
dans la même forêt avec le même bois. Maintenant Zartan est parti dans
les champs et est revenu avec du lin » Philippe Starck.
Photo DR.
En haut, à gauche : montre
O Ring
,
édition 2006 pour Fossil.
Photo DR.
Au centre : luminaire
Play with Dedon
,
édition 2010 pour Dedon.
Photo DR.
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