Printemps_2012 - page 26-27

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Nadine Eghels : Comment est née cette galerie ?
Philippe Jousse : La rencontre avec l’œuvre de Jean Prouvé a été
déterminante dans mon parcours. C’était le début des années 80, après
l’ouverture du Centre Pompidou avec les grandes expositions pluridis-
ciplinaires qui s’y sont succédé, j’ai ouvert un stand pour exposer ce
mobilier aux puces de Clignancourt. Peu à peu, c’est devenu une pas-
sion, chercher les meubles et les objets, et la manière de les présenter,
de les mettre en scène comme des œuvres d’art. C’était l’époque des
premiers collectionneurs de design, les objets commençaient à entrer
dans les musées et les grandes collections américaines. En 1989-90, ce
fut la grande exposition Prouvé à Beaubourg. J’ai ouvert ma première
galerie en 1989, avec des meubles de Prouvé, de le Corbusier et de
Charlotte Perriand. C’était une nouvelle aventure. Pour la première
fois dans l’histoire du mobilier, le dessin primait sur le matériau.
N.E. : Comment pourriez-vous
caractériser le marché du design ?
P.J. : C’est un marché très porteur en ce qui concerne certains artistes,
surtout lorsque les pièces ont été fabriquées en très petites séries. De
nos jours la place de Paris est forte. On y trouve une sorte de synthèse
de la production du XX
e
siècle. L’œuvre de Jean Prouvé s’est développée
en relation avec l’industrialisation, avec l’essor de l’automobile comme
de l’aéronautique. Et puis il a envahi le domaine de la vie quotidienne,
en proposant à travers les objets un nouveau style de vie. En France,
Philippe Starck a beaucoup contribué à cette évolution, en inventant des
objets domestiques où l’utilitaire se conjugue à l’esthétique, en équipant
des hôtels et des lieux publics, une nouvelle façon d’habiter, de vivre.
N.E. : Comment votre métier évolue-t-il ?
P.J. : Aujourd’hui on ne trouve plus d’objets sur les sites industriels
abandonnés ou reconvertis, on ne fait plus de récupération miraculeuse,
notre métier se rapproche de celui d’antiquaire. On essaie malgré tout
de trouver des pièces originales, parfois on les restaure, et on invente des
modes de présentation originaux. Par ailleurs je m’attache maintenant
à défendre l’œuvre de vidéastes dans ma galerie du Marais, afin de
retrouver ce côté plus créatif que marchand.
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Galerie Jousse |
foncièrement vulgaire. D’autres croient, à cause des médias,
que le design s’apparente à la mode vestimentaire et doit en
adopter les paramètres de vénalité, de cynisme et de vitesse
de rotation ; je crois que c’est une grande erreur car on ne
peut pas comparer l’élaboration et l’impact écologique,
industriel et sentimental d’une mini-jupe et d’une chaise. La
première peut être copiée dans la nuit, alors que produire
une chaise valable, digne d’exister, représente cinq à six ans
de développement. Il faut que tout puisse cœxister, certes,
mais je pense que la rigueur et l’honnêteté qui étaient
structurelles dans le design sont des valeurs du futur.
N.E. : Quelles sont ces valeurs ?
P.S. : Ne pas être astreint par le commercial, ni par le temps,
faire ce que l’on veut, ce que l’on peut, quand on peut, c’est
un outil de liberté extraordinaire, qu’il faut respecter. Faire
une chose dans laquelle on croit sans forcément en attendre
un succès commercial, sans avoir à suivre les dictats d’un
service de marketing, c’est inespéré, et cela peut se perdre
par manque de rigueur. J’ai toujours été beaucoup plus sec,
plus lent aussi que mes contemporains, je n’ai jamais été
dans les courants de pensée dominants. Dans mon travail, la
forme peut être diverse, puisqu’il y a quantité de fonctions
différentes, mais le fond est toujours le même et je vois
poindre aujourd’hui dans une très jeune génération un souci
plus politique, plus écologique, plus responsable qui me fait
très plaisir car c’est par là que l’esprit du design survivra au
lieu d’être broyé dans une machine commerciale.
N.E : Quels sont les objets de design
qui vous tiennent le plus à cœur ?
P.S. : Ma nature un peu rêveuse, non croyante mais fonda-
mentalement religieuse, ne m’a jamais porté vers un amour
de la matière. Je n’aime que l’esprit, l’immatérialité, l’évoca-
tion, le mouvement. Ce n’est pas l’objet qui m’intéresse mais
ce qu’il y aurait derrière. Dans ma façon de travailler, il n’y a
pas d’objet qui ne soit issu d’un projet, d’un concept, d’une
éthique, d’une vision. L’objet qui n’aurait pas été conçu dans
ce sens n’a aucune valeur, aucune légitimité. Le mieux serait
d’arriver à rendre le service en supprimant la dernière étape.
L’augmentation de l’intelligence va avec la diminution de la
matière. Donc je n’ai aucun objet « fondateur », il y a des
choses dont je me sers, mes motos, mon ipod, mes bateaux.
N.E. : Y a-t-il un objet que vous voudriez inventer ?
P.S. : Je n’ai aucune ambition d’inventer un objet. Je voudrais
surtout essayer avant de mourir de rééquilibrer l’erreur de
ma vie, c’est-à-dire être enfin utile, ce qui ne passe pas
par une production matérielle mais par l’action. Depuis
des années je suis en mutation afin de me détacher de la
matière, d’être un producteur d’idées et d’actions, assez
rapides car il y a aujourd’hui des urgences dans la société,
assez violentes car il y a besoin de force pour éloigner
certains dangers, pour modifier certains enjeux vitaux, au
sens propre. Je ne me préoccupe plus de matière, mais
d’une façon de penser, d’une éthique. Je ne suis pas très
drôle, mais foncièrement honnête et rigoureux, et très
travailleur... À force de réflexion sur moi-même, j’arrive à
vivre en cohérence avec mon éthique.
N.E. : Dans cette optique d’une plus
grande utilité sociale ou politique,
quel projet aimeriez-vous lancer ?
P.S. : Je m’efforce déjà de communiquer certaines idées, par
exemple dans le cadre de la conférence annuelle TED qui
se déroule aux Etats-Unis et rassemble les « cerveaux » de
ce monde, qui ont chacun dix-huit minutes et se succèdent
sur scène, une semaine durant, pour présenter des idées
nouvelles et intéressantes pour l’avenir du monde. Depuis
longtemps j’y participe chaque
année, comme intervenant ou
simplement comme auditeur.
C’est le moyen de communiquer
des idées pas trop bêtes à des
gens qui ont peut-être les moyens
de les faire résonner. Ensuite il
y a le laboratoire de recherche
fondamentale sur la créativité pure. Aujourd’hui on parle
beaucoup de créativité mais il n’y en a jamais eu si peu. Il
y a confusion entre la créativité et son application. Danse,
musique, peinture, architecture, design etc. ne sont que des
applications de la créativité. Il est important de revenir aux
questions fondamentales. D’où viennent nos idées ? Einstein
disait qu’il avait eu une intuition et avait passé sa vie à
l’explorer. Notre espèce est la seule à avoir des idées, à avoir
pris le contrôle de la qualité et de la vitesse des mutations,
à travers l’intelligence, et c’est ce mystère que je voudrais
approcher. Nous réunissons autour de nous des scientifiques
de plusieurs disciplines, qui sont réellement dans la création
et non dans son application, afin d’essayer de comprendre
comment jaillit la créativité, et à partir de là comment elle
pourrait être transmise, enseignée à tous ces gens qui ne se
pensent pas créateurs, ou ne s’y autorisent pas, ou ne savent
pas comment installer les conditions propices. Je pense que
chaque individu recèle en lui une potentialité créatrice,
qu’il pourrait développer si on lui montre comment. Nous
ouvrirons donc parallèlement à ce laboratoire de recherche
une école qui assurera la transmission de ce savoir, lequel
sera en permanence, remodelé, réactualisé, réactivé. Ce
projet m’intéresse beaucoup, car peut-être pourrai-je là
commencer à réaliser mon rêve, et tout simplement trouver
une légitimité à exister.
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Philippe Starck |
La galerie
Jousse Entreprise
Parmi les premières
galeries dédiées au design
Rencontre avec
Philippe Jousse
, directeur
Aujourd’hui on
parle beaucoup de
créativité mais il
n’y en a jamais
eu si peu.
D
ossier
En haut : automobile électrique
V+
,
édition 2012 pour Volteis
.
En haut : Roger Tallon, fauteuil, 1967,
plastique et métal, 44 x 128 x 72 cm.
Photo Marc Domage.
Au centre : vue de la galerie Jousse Entreprise, au cœur
du quartier de Saint-Germain, à Paris.
Photo CM Pezon.
Ci-dessus : Jean Prouvé, fauteuil
Cité
, dessin 131, 1933,
métal, cuir et toile, 85 x 70 x 90 cm.
Photo Adrien Dirand.
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