Discours de Monsieur Pierre Carron,
Président de l'Académie des Beaux-Arts

Séance publique annuelle du mercredi 20 novembre 2002


La tradition de notre Compagnie prévoit, au moment où s'ouvre la Séance publique annuelle, que le Président, au nom de l'assemblée, salue la mémoire de ses confrères disparus au cours de l'année écoulée. Je me tourne donc vers les proches de ceux qui nous ont quittés pour leur exprimer notre tristesse et évoquer par quelques mots le souvenir de ces amis que nous avons aimés et qui ne sont plus parmi nous.

L'année qui s'achève a été particulièrement sévère pour notre compagnie : nous avons perdu six de nos confrères des différentes sections, un associé étranger et trois de nos correspondants.

Gérald Van der Kemp nous a quittés le 28 décembre 2001. Il était le plus ancien membre de notre Compagnie, élu en 1968. Tous ont en mémoire sa personnalité bienveillante, optimiste, attentive et chaleureuse. Sa vie professionnelle fut exemplaire : nommé très jeune Conservateur du Château de Versailles, il y fit une brillante carrière, nouant des relations nombreuses et utiles pour ce prestigieux palais. Il sut mieux que tout autre obtenir ce qu'il désirait des mécènes et des pouvoirs publics et fut attentif à toutes les ventes susceptibles de comporter un meuble, un tableau, un objet ayant appartenu à Versailles, prêt à user de son influence et de ses relations pour faire revenir dans leur écrin d'origine les trésors disséminés par l'histoire à travers le monde. Versailles lui doit beaucoup et continue à entretenir une vive reconnaissance envers celui qui rendit leur éclat à la Galerie des Glaces, aux Appartements royaux, et à plus de 80 salles splendidement remises en état. Il mena d'ailleurs ce travail en collaboration avec notre confrère Marc Saltet, architecte en chef du Château pendant plus de vingt ans.

C'est en 1977 que fut confiée à Gérald Van der Kemp la maison de Monet à Giverny, dont l'Académie des Beaux-Arts est propriétaire depuis 1966. Là encore il sut mettre toute son énergie et sa passion à transformer une maison oubliée en un lieu visité chaque année par plus de 500 000 personnes, qui constitue le fleuron du patrimoine culturel de notre Compagnie.

Dans toutes ces entreprises, Gérald Van der Kemp eut la chance de recevoir l'aide précieuse de son épouse Florence, incomparable ambassadrice, merveilleusement efficace, qui entraîna les plus grandes générosités. Elle est devenue à son tour conservateur de la Fondation Monet à Giverny, perpétuant auprès de nous le souvenir de celui qui nous manque tant.

L'année 2002 débuta pour notre Compagnie par la perte d'un des plus grands cinéastes français, membre depuis mars 2000 de la Section des Créations artistiques dans le cinéma et l'audiovisuel. Henri Verneuil avait 81 ans ; il est décédé le 11 janvier 2002.

D'origine arménienne, il était né en Turquie et avait rejoint la France avec sa famille en 1924. Il fit ses premières armes au cinéma en 1950, s'attachant dès lors le comédien Fernandel, que l'on retrouve dans plusieurs de ses longs métrages aux succès retentissants. Il travailla ensuite avec les plus grands acteurs, Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Anthony Quinn, Henry Fonda, pour n'en citer que quelques-uns. Sa renommée devint rapidement internationale et il franchit l'Atlantique pour réaliser deux super-productions, La 25ème heure en 1966 et La Bataille de San Sebastian en 1967. Des films prestigieux suivront, Le Clan des Siciliens en 1969, Le Casse en 1971, Le Serpent en 1973, Peur sur la Ville en 1974… la liste des succès serait bien longue à énumérer.

La carrière cinématographique d'Henri Verneuil, illustrée par plus de vingt-huit films dont les titres sont dans toutes les mémoires, a été couronnée par de grandes récompenses, dont un César d'Honneur en 1996. Au-delà du fidèle reflet de son temps, l'œuvre d'Henri Verneuil fut encore pour le grand public le révélateur du drame vécu par les réfugiés arméniens, dont le cinéaste rendit certainement un des plus poignants témoignages.


Nous déplorons la perte de notre confrère Raymond Corbin, graveur, médailleur, sculpteur, qui nous a quittés le 1er mars 2002, dans sa 95e année. Il avait été élu en 1970 membre de la section de Gravure de notre Compagnie, au fauteuil d'Henri Dropsy, dont il fut l'élève et auquel il succéda en qualité de professeur de Gravure en médailles en 1955 à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts, poste qu'il occupa jusqu'en 1977.

Il avait obtenu le Prix de Rome de Gravure en 1932, et c'est à partir de ce moment-là que les prix couronnant son grand talent se succédèrent, tout comme les commandes officielles, notamment celles de l'Hôtel des Monnaies. Nous lui devons notamment la pièce française " Marie Curie " de 100 francs, qui lui fut commandée en 1984. En 1995, il réalisa la médaille du bicentenaire de l'Institut de France.

Raymond Corbin avait une maîtrise absolue de son art, sa main exécutait avec aisance ce que l'esprit lui demandait. Il était un artiste complet, sachant réaliser avec le même bonheur médailles, sculptures, dessins, peintures, mais il était aussi un homme modeste, sans jalousie ni envie. Nous garderons le souvenir d'un confrère cordial et fidèle, exprimant un bonheur paisible, et nous continuerons de lui vouer une profonde et sincère affection.

Le 17 juin dernier, nous apprenions la disparition soudaine de Jean Balladur, qui avait été élu en 1999 membre de la Section d'Architecture. Né à Smyrne, Jean Balladur fut d'abord attiré par les lettres et la philosophie ; il fut l'un des élèves préférés de Jean-Paul Sartre au Lycée Condorcet. Il collabora d'ailleurs à la revue Les Temps Modernes, fondée par le philosophe après guerre, jusqu'à ce que des divergences politiques les séparent.

C'est en 1945 qu'il choisit l'architecture et entre à l'école des Beaux-Arts de Paris, faisant également un bref passage dans l'atelier de Le Corbusier. Séduit dans un premier temps par l'esthétique du Bauhaus, il revient dès 1963 à une architecture de béton, notamment pour les importantes opérations d'aménagement de la Grande Motte et de Port Camargue sur le littoral du Languedoc Roussillon. Ces opérations déchaînèrent à l'époque les polémiques les plus violentes, mais elles restent aujourd'hui une indéniable contribution à l'architecture contemporaine sur la côte méditerranéenne.

Jean Balladur occupa pendant vingt ans la Chaire d'Architecture à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées et fut notamment, au milieu de charges nombreuses et prestigieuses, architecte du Ministère de l'Education Nationale. Il chercha durant toute sa carrière à maintenir l'architecture française à sa juste place dans la reconnaissance du public ; il avait trouvé dans cet art le seul moyen, selon lui, de rejoindre le monde " réel " au bénéfice de ses semblables.
Il croyait beaucoup dans le rôle de notre Compagnie et militait pour que chacun d'entre nous maintienne le contact avec les jeunes générations, et pour que notre Académie s'ouvre beaucoup plus au grand public. Nous aurons à cœur de perpétuer sa mémoire en suivant au mieux ses recommandations.


" La musique ne vit pas de querelles esthétiques. Elle vit d'amour… ". Nous devons cette belle phrase à notre confrère Daniel-Lesur, qui nous a quittés le 2 juillet dernier, dans sa 94ème année. Il avait été élu en 1982 membre de la section de Composition musicale.

Celui qui se réclamait de Jean-Philippe Rameau comme de Maurice Ravel se proclamait avant tout attaché à une certaine notion de la musique française, avec ses constantes, son idéal, son point d'équilibre qui se situe entre la sagesse et la fantaisie, l'ordre et la liberté, la tradition et l'audace, le cœur et l'esprit. Il fit une remarquable carrière de compositeur, mais également d'administrateur de la musique. En 1936, il fonda le groupe Jeune France avec Olivier Messiaen, Yves Baudrier et André Jolivet. Il enseigna le contrepoint à la Schola Cantorum de 1935 à 1964, et dirigea cette grande école de 1957 à 1962. Il fut responsable de l'information musicale à la Radiodiffusion française, puis dirigea le service musical à la télévision à partir de1968. Il fut également inspecteur général de la musique au Ministère de la Culture et administrateur de la Réunion des Théâtres lyriques nationaux à Paris. Il participa au conseil d'administration de nombreuses institutions musicales, comme la SACD, l'Orchestre de Paris, le Conservatoire National Supérieur de Musique.

C'est la musique de Daniel-Lesur qui parle le mieux de lui, musique pure au sens non abstrait ou cérébral du terme, mais physique et spirituel, musique de lumière. Daniel-Lesur, nous en sommes certains, est entré dans cette lumière ; il nous suffira de nous laisser séduire par sa musique pour le retrouver toujours vivant parmi nous.

Récemment encore, nous avons appris avec tristesse le décès de notre confrère Maurice Novarina, survenu le 28 septembre dernier, dans sa quatre-vingt-seizième année. Maurice Novarina avait été élu membre de la Section d'Architecture en 1979. Celui qui est devenu l'un des architectes majeurs de la seconde partie du XXe siècle fut Architecte en chef des Bâtiments civils et palais nationaux et enseigna à l'Ecole spéciale d'Architecture et à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts.

On peut dire que le bonheur des hommes, la protection de leur santé, l'agrément de leur vie constituèrent les points forts de son activité. Maurice Novarina se consacra en effet à des réalisations architecturales touchant la société civile : il fut l'urbaniste d'Annecy, de Grenoble, de Besançon, de Corbeil-Essonnes, de Saint-Quentin-en-Yvelines. Il construisit de nombreux hôpitaux, des bâtiments scolaires et universitaires, des centres culturels et de loisirs, et également des immeubles résidentiels et des maisons particulières.
Mais il faut surtout saluer en Maurice Novarina le concepteur de superbes édifices religieux, et notamment de la célèbre église du plateau d'Assy en Haute-Savoie. Là comme ailleurs, il a tenu à associer son propre talent à celui d'autres artistes comme Chagall, Matisse, Léger, Braque, Lurçat et bien d'autres encore : il confiait que cet aspect de son travail était le plus cher à son cœur d'architecte.

Comme vous le constatez, la liste des hommages s'allonge tristement. Je devrais encore saluer la mémoire de nos confrères correspondants et associé étranger ; pour ne pas assombrir outre mesure cette cérémonie, je me permettrai d'être bien plus bref qu'il ne conviendrait pour témoigner du respect et de l'amitié que nous leur portons.

Le 19 août dernier, Eduardo Chillida s'est éteint à Saint-Sébastien, sa ville natale, là où il est honoré dans un musée qui lui est entièrement consacré. Celui qui fut l'une des grandes figures de la sculpture moderne avait été élu dans la section des Associés étrangers en juin 2001 ; il n'a pas eu le temps d'être officiellement reçu sous la Coupole ; nous lui rendons ici l'hommage qu'il ne viendra plus y chercher.

Au cours de l'année écoulée, nous avons eu la tristesse de perdre trois de nos correspondants : Guy Nicot tout d'abord, notre confrère architecte, correspondant de notre Académie depuis 1995, qui nous a quittés subitement à l'âge de 68 ans. Architecte en chef des monuments historiques, il fut responsable de la restauration et de l'entretien du Palais du Louvre et des Tuileries, de la Cathédrale de Chartres et de la Chapelle Royale de Dreux. Il eut en charge la conservation des monuments les plus prestigieux de la nation. Nous lui devons notamment, parmi de nombreuses réalisations, la restauration du parvis de l'Institut de France. Son souvenir restera inscrit dans les lieux même de notre Compagnie.

Abraham-Marie Hammacher a disparu le 19 avril dernier, à l'âge de 104 ans : il fut un illustre historien et critique d'art.

Nous déplorons enfin la disparition de notre confrère Georges Oberti, le 7 juin dernier ; haut fonctionnaire, historien d'art, il était correspondant de l'Académie des Beaux-Arts, dans la section de peinture.

Bien mieux que les mots les plus beaux, la musique nous aide à entrer dans le recueillement pour évoquer un moment encore le souvenir de ces êtres chers dont la présence nous fait cruellement défaut. Après la minute de silence que je vous demande d'observer maintenant, nous laisserons à Olivier Messiaen et aux Alléluias sereins d'une âme qui désire le ciel le soin d'accompagner ceux qui marchent désormais vers l'éternité.


Avant de laisser la parole à mon confrère Gérard Lanvin, vice-président de cette Compagnie, qui va nous donner lecture du palmarès de cette année 2002, il me paraît important de saluer les donateurs d'hier et d'aujourd'hui qui permettent à notre Compagnie de distribuer, année après année, des prix récompensant des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des architectes, des musiciens interprètes ou compositeurs. Je pense en particulier à ceux qui sont présents sous cette coupole : Mesdames Simone Del Duca et Liliane Bettencourt, Monsieur Pierre Cardin, la famille de Monsieur Paul-Louis Weiller et celle de Monsieur Pierre David-Weill, Monsieur Jean-Pierre Grivory, le mécène du nouveau Prix " Cercle Montherlant - Académie des beaux-arts ". Je pense aussi aux sociétés qui nous ont permis, par le prêt de matériel et de logiciels informatiques très performants, de rénover considérablement le Grand Prix d'Architecture par l'introduction de l'outil informatique : je remercie donc au premier chef la société Hewlett-Packard, dont les principaux responsables français sont présents dans cette salle, je salue également les éditeurs de logiciels : Eurostudio et ACA, Graphland et Bentley, Progistik et Autodesk, Discreet, Abvent, Nemetschek et Adobe.
A nos côtés, tous ces mécènes, tous ces donateurs oeuvrent inlassablement à la défense et à l'illustration du patrimoine artistique de la France, ainsi qu'à la promotion de ses artistes.