Discours de Monsieur Arnaud d'Hauterives,
Secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts,
pour la Séance publique annuelle du 19 novembre 2003

« Hector en Italie, ou le séjour d’un musicien romantique à Rome »


« Enfin, on va jouer ma musique » : c’est, dit-on, par cette affirmation qu’Hector Berlioz, arrivé à la fin de sa vie, se consolait avec un certain cynisme d’une mort prochaine. Sa carrière, trépidante, tumultueuse, mais trop souvent assombrie de frustrations diverses, ne lui avait en effet jamais apporté, tout au moins en France, la reconnaissance qu’il se savait en droit d’espérer. S’il avait pu prévoir combien il voyait juste, il en eût à coup sûr éprouvé une fierté immense, à la mesure de son talent. En cette année de bicentenaire, on peut dire que Berlioz n’est plus ce musicien « mal aimé » dont ont parlé trop longtemps tant d’historiens de la musique et de critiques. Le goût des célébrations qui s’est emparé de notre société a rendu ce service à celui qui fut le plus grand compositeur français de son temps. Aujourd’hui, on joue la musique de Berlioz, on en reconnaît la richesse, la variété, en un mot le génie.
J’ai donc choisi à mon tour d’honorer cette année ce membre éminent de notre compagnie : Hector Berlioz fut en effet membre de la section de Composition musicale de l’Académie des Beaux-Arts de 1856 à 1869. L’histoire de la relation de l’illustre compositeur avec l’Académie est contrastée. Berlioz se présenta quatre fois au célèbre Prix de Rome, organisé à l’époque par l’Académie des Beaux-Arts, avant d’obtenir en 1830 cette récompense convoitée. Il composa pour cela une cantate sur la Dernière nuit de Sardanapale, deux ans après l’événement teinté de scandale que fut l’exposition au Salon de 1828 du célèbre tableau d’Eugène Delacroix La Mort de Sardanapale. Très sévère lorsqu’il évoque dans ses Mémoires ce Prix de Rome ainsi que les membres de la section de Composition musicale de l’époque, Berlioz chercha néanmoins toute sa vie à obtenir la reconnaissance officielle de l’élection à l’Institut. Là aussi, il lui fallut s’y reprendre à quatre fois, puisqu’il ne fut élu que le 21 juin 1856, au fauteuil précédemment occupé par Adolphe Adam.
Mais dès son élection, celui qui avait été un bouillant contestataire pendant une grande partie de sa vie, devint assidu aux séances hebdomadaires de l’Académie, et il manqua de peu d’être élu Secrétaire perpétuel en avril 1862, à la mort d’Halévy.
Pour ma part, j’ai décidé d’associer notre séance publique annuelle à la célébration du bicentenaire de Berlioz en évoquant un aspect de sa biographie qui m’est, en quelque sorte, plus personnel. Vous voudrez bien, au long de ce discours, pardonner l’outrecuidance qu’il y aura à mettre en regard les souvenirs de cet artiste illustre avec ceux que votre serviteur récolta passionnément, il y a de cela déjà bien longtemps... Je ne suis pas un spécialiste de la musique de Berlioz, et je ne me permettrai pas de disserter sur tel ou tel aspect de son œuvre ; d’autres ici même l’auraient fait bien mieux que moi. En revanche, le séjour de Berlioz à la Villa Médicis, tel que le musicien, également remarquable écrivain, nous en a laissé le souvenir dans ses Mémoires et dans son Voyage en Italie, a fait resurgir en moi, par un effet de miroir, d’innombrables sensations, de merveilleuses images, des souvenirs éblouis, que je me propose de partager ici avec vous. En ravivant les souvenirs italiens de Berlioz, je tenterai de montrer combien ce séjour marqua de façon indélébile l’œuvre du compositeur. Au-delà de cet exemple particulier, je souhaite en outre rappeler les bienfaits du Prix de Rome, qui durant son existence fut parfois décrié, raillé, mais finalement toujours convoité.

Le séjour à la Villa Médicis, malgré tout ce qu’on a pu en dire, a toujours constitué une immense chance offerte aux jeunes artistes prometteurs choisis pour en bénéficier. Jusqu’à la réforme de l’Académie de France à Rome voulue par André Malraux à la fin des années soixante, l’obtention du Prix de Rome, décerné par l’Académie des Beaux-Arts, puis le séjour en Italie, propulsait tout à coup les heureux lauréats dans un autre monde, où les problèmes matériels n’existaient plus, où tout devenait simple. Je me souviens à ce propos du titre d’un article consacré aux pensionnaires de la Villa, paru dans un hebdomadaire, à l’époque où j’y séjournais moi-même. Ce titre était : « Le dernier conte de fées ». C’est bien ce que j’ai vécu, de 1958 à 1961, et je souhaite en témoigner devant vous.
Je n’oublie pas pour autant que la césure entre la vie quotidienne des futurs pensionnaires, parfois difficile, et ce qui les attendait à Rome, pouvait se révéler très déstabilisante : certains se trouvaient à leur arrivée comme désorientés, et pouvaient mettre du temps à retrouver des repères leur permettant de créer. Cela m’est arrivé, et j’ai dû revenir en France pour prendre quelque repos, avant de repartir à Rome et de m’y acclimater enfin. Il n’empêche : je ne bouderai pas le plaisir éprouvé alors, et je citerai, sans craindre l’emphase du propos, Henry Laplauze qui écrivait en 1924 dans son Histoire de l’Académie de France à Rome : « La Villa Médicis est un lieu véritablement divin. On ne saurait errer sous ses pins parasols, au long de ses buis rectilignes, dont les vertes niches recèlent des statues, à l’ombre de ses chênes, tout mélodieux de chants d’oiseaux, au bord de ses terrasses dessinant leurs balustres de marbre sur d’incomparables horizons, sans évoquer les Champs Elyséens des poètes antiques ».
La Villa telle que l’a connue Berlioz, telle que j’ai eu la chance de la connaître encore, était en fait le résultat d’un double héritage. Elle était tout d’abord, et elle est toujours, l’une des plus splendides résidences de Rome, bâtie sur le Pincio, l’une des sept collines qui entourent la Ville ; elle était également le siège d’une institution pluriséculaire, l’Académie de France à Rome, née de la volonté conjointe de Louis XIV et de son Ministre Colbert en 1666. Le lieu était très prisé depuis l’Antiquité, hanté par l’ombre de Messaline qui y invitait ses amants et qui y trouva la mort pour avoir comploté avec l’un d’eux contre son mari, l’empereur Claude. Mais c’est le Cardinal Ferdinand de Médicis, propriétaire à partir de 1576, qui lui donna son aspect définitif, tant sur le plan architectural que sur celui de l’esprit. Il s’agissait désormais d’un haut lieu de la réflexion, de l’étude et de l’art. La Villa connut par la suite un lent déclin, jusqu’en1803, année de son rachat par Napoléon, qui en fit le lieu de résidence des jeunes artistes lauréats du Prix de Rome.
L’envoi de compositeurs à la Villa Médicis ne date que de cette même année 1803, qui est aussi celle de la naissance de Berlioz. Jusque là, le séjour en Italie, à Rome précisément, était un passage obligé, mais réservé aux peintres, aux sculpteurs, aux graveurs, aux architectes, qui y trouvaient un contact direct avec l’Antiquité et la Renaissance. On peut se poser la question de la véritable utilité de l’envoi de musiciens à Rome au XIXe siècle ; le temps était déjà loin où la musique italienne était un modèle pour toute l’Europe et où des compositeurs tels que François Couperin tentaient une synthèse de ce qu’il appela les « Goûts Réunis ». La musique, à l’époque de Berlioz, tout comme à l’époque où j’y ai vécu, n’était guère florissante en Italie ; les compositeurs, à la différence de leurs autres confrères artistes, ne pouvaient plus y trouver de modèles à imiter. Berlioz s’est d’ailleurs très souvent plaint de cette pauvreté de la musique à Rome. Il faut le comprendre et garder à l’esprit le manque cruel qu’il a dû éprouver. Lui qui était follement épris de musique, qui à Paris pouvait, malgré ses critiques souvent acerbes, entendre de bons musiciens, des orchestres de valeur, lui qui avait récemment découvert les symphonies de Beethoven, les opéras de Meyerbeer, n’avait pas à Rome la possibilité d’entendre de bonne musique, interprétée par de bons musiciens. La confirmation de cet affligeant état de la musique à Rome et en Italie au début du XIXe siècle se retrouve sous la plume de Mendelssohn. Celui-ci y séjourna également à cette époque, et entretint avec Berlioz une véritable amitié, malgré l’incompréhension musicale qui les séparait. Il écrit dans un courrier à sa famille : « J’aimerais tant entendre un orchestre ou un grand chœur qui ait un peu de son ; ici il n’y a rien de la sorte ». Pour un être aussi brûlant que Berlioz, qui se consumait dans la musique, à une époque où la seule façon d’entendre de la musique était le « direct », on peut comprendre l’effet de « manque » produit, qui devait largement contribuer au caractère irascible du compositeur. Cet extrait des Mémoires est révélateur du mal être éprouvé par Berlioz : « Qu’on y joigne l’influence accablante du siroco, le besoin impérieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de pénibles souvenirs, le chagrin de me voir, pendant deux ans, exilé du monde musical, […] et l’on comprendra ce que devait avoir d’intensité le spleen qui me dévorait ».

Les pénibles souvenirs qu’évoque Berlioz dans cet extrait sont de ceux dont pouvait souffrir une âme aussi ardente et romantique que la sienne. Il faut dire que le séjour de Berlioz en Italie avait débuté par un épisode que nous jugeons aujourd’hui rocambolesque, digne des mauvais feuilletons de l’époque. Berlioz, à Paris, était tombé amoureux transi d’une jeune pianiste de grand talent, Camille Moke. La mère de celle-ci voyait leur mariage d’un fort mauvais œil ; peut-être craignait-elle le caractère ardent de Berlioz et préférait-elle pour sa fille un mari plus rassurant. Elle exigea donc, comme préalable à son accord, que Berlioz obtînt le Prix de Rome, qui donnerait au jeune compositeur un semblant de respectabilité. Ce Prix impliquait évidemment une séparation cruelle pour Berlioz, mais fort opportune pour la mère. Notre compositeur se résigna donc ; il obtint le Prix et partit à Rome, la mort dans l’âme. Or, à peine arrivé en Italie, il reçut un courrier de la mère de Camille lui apprenant que celle-ci venait de se fiancer avec le célèbre facteur de piano Pleyel. Fou de douleur et de rage, Berlioz conçut alors le projet d’un retour en France avec l’intention d’assassiner la fiancée volage et sa traîtresse de mère, avant de parachever ce carnage en se donnant lui-même la mort. Pour ce faire, il imagina un stratagème consistant à s’introduire chez elles costumé en femme, afin de tromper leur méfiance ; le costume avait même été réalisé à sa demande par une couturière romaine ! On imagine les séances d’essayage, et on rirait si l’on n’était convaincu que Berlioz envisageait sereinement ce carnage.
Finalement, et par chance pour les malheureuses mais surtout pour l’art français, Berlioz s’arrêta à Nice, se rendant compte subitement qu’il n’avait pas envie de mourir, et qu’en tout cas cette trahison n’en valait pas la peine. Ce fut pour lui une véritable renaissance, et il regarda par la suite les quelques semaines qu’il passa à Nice pour retrouver ses esprits, comme les plus heureuses de sa vie : « Voilà la vie et la joie qui accourent à tire-d’aile, et la musique qui m’embrasse ». « Dieu ! quel coucher de soleil ! écrit-il un soir à sa sœur Nancy … Quel Claude Lorrain ! Il y a sur la mer une multitude de ces petits sentiers rayonnants et dorés, dont parle Moore, qui semblent devoir conduire à quelque île heureuse et paisible ».

Mais revenons au séjour de Berlioz à Rome : celui-ci s’étend sur les années 1831-1832. La présence effective du compositeur en Italie ne dura cependant que quinze mois. Sa correspondance, puis plus tard ses Mémoires, nous indiquent que Berlioz prit très vite Rome et la Villa Médicis en aversion. Il se garde d’ailleurs bien de nous décrire ce lieu, que nous connaissons heureusement par de nombreux textes de cette époque, par des tableaux laissés par les pensionnaires, par le célèbre dessin d’Ingres qui nous permet d’entrer dans la chambre d’un pensionnaire, et d’en constater au passage la sévérité de la décoration, qui n’avait d’ailleurs pas changé cent trente ans plus tard... Lorsque j’y ai séjourné, l’atmosphère hors du temps de la Villa avait été préservée, avant les transformations et les modifications voulues par Balthus. Le règlement lui-même, immuable dans sa sévérité, nous rapprochait de nos illustres devanciers. J’ai été très ému de lire les souvenirs laissés par Berlioz de ses moments passés à la Villa, car ils sont entrés en résonance avec mes propres souvenirs. Lorsqu’il évoque ses journées de demi-farniente, les cafés de la piazza di Spagna ou de la piazza del Popolo, les jeudis du directeur, je ne peux que repenser à tous ces bons moments, où travail, rigueur mais aussi douceur de vivre s’entremêlaient avec bonheur.
Il faut cependant, pour être exact, préciser ici que ce qui, pour beaucoup d’entre nous, fut un morceau de paradis n’était pour Berlioz qu’une épouvantable « caserne ».
En effet, dès son retour à Rome, Berlioz se sent mal. L’atmosphère de la ville l’étouffe, et il se plaint d’une incapacité à créer. Il souffre du mal de l’époque : le spleen. Il juge l’environnement à la Villa Médicis antiartistique et porte un jugement très sévère et certainement fort injuste sur tout ce qui l’entoure. On imagine qu’il devait être un compagnon bien peu sociable : ses camarades l’avaient d’ailleurs surnommé « Père la joie », ce qui veut tout dire. Il avoue lui-même, dans ses Mémoires : « J’étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient qu’à m’irriter davantage… ». A Rome, il aime cependant Saint-Pierre, où, ténébreux à souhait, il va se terrer dans un confessionnal pour lire Byron. Il est aussi, comme nombre de ses contemporains, impressionné par la grandeur du Colisée.
Berlioz est en fait des plus désespérés. Il écrit : « Je compte les jours qui me restent encore à passer dans cette sotte caserne. Je reverrai Rome avec plaisir pour ses sublimes plaines et ses délicieuses montagnes, mais alors je serai libre et aujourd’hui je ne le suis pas. Alors une absence forcée ne me rendra pas malade de besoin de musique, je viendrai au contraire m’y délasser, comme dans un beau jardin, que j’apprécierai bien mieux ». On sent bien que Berlioz a décidé de s’ennuyer à Rome, de trouver tout insupportable. Même les soirées du jeudi données par le Directeur de la Villa, Horace Vernet, d’une grande bienveillance pour Berlioz, ne peuvent trouver grâce à ses yeux. Lorsque la fille du Directeur, la délicieuse Louise, interprète pour les invités de son père des airs à la mode (elle avait paraît-il une fort jolie voix), Berlioz ne trouve rien de mieux à dire qu’il aurait préféré entendre « le cri d’une chauve-souris » !
C’est donc bien l’atmosphère de la ville qu’il détestait, cette oisiveté forcée, cet éloignement de Paris, qu’il considérait à juste titre comme le centre de la vie culturelle. On conçoit qu’à vingt-huit ans, avec le tempérament bouillant qui était le sien, Berlioz n’ait pas goûté réellement ces mois de retraite. De fait, il a très peu composé pendant son séjour à Rome.

Mais il faut cependant savoir lire entre les lignes des courriers, ou des Mémoires du compositeur. Bien souvent, on discerne alors un personnage bien intégré dans la petite communauté d’artistes réunis à la Villa Médicis. Ses récits de soirées passées à chanter avec les autres pensionnaires les airs d’opéra qu’il affectionnait particulièrement, en s’accompagnant à la guitare, goûtant la douceur du soir qui tombait sur le jardin, nous laissent entrevoir de bons moments, et un camarade moins irascible qu’il ne veut le laisser croire. Un autre élément, bien plus important, nous permet en outre d’affirmer que le séjour italien a eu sur lui, presque à son insu, un effet des plus féconds pour son œuvre à venir. La grande occupation de Berlioz durant son séjour fut en effet la découverte de ce qu’il appelle « la grande et forte Italie, l’Italie sauvage, insoucieuse de sa soeur, l’Italie artiste ».


Le seul remède à cette maladie de l’ennui, tellement à la mode chez les artistes de la génération de Berlioz, était de quitter Rome et de gagner les vastes étendues de la campagne et des montagnes. Fidèle à des goûts formés dès l’adolescence dans son Dauphiné natal, il marchait pendant des heures, jusqu’aux limites de l’épuisement physique, à la découverte de cette « Italie sauvage » qui seule trouvait grâce à ses yeux. Parfois il partait pour trois ou quatre jours dans les Abruzzes, à l’Est de Rome. A lire Berlioz dans ses récits de cette époque, on le voit réellement libre, on peut même affirmer, réellement heureux, à l’aube de sa carrière de compositeur, emmagasinant les impressions produites sur lui par cette nature incomparable, qui ressortiraient plus tard en splendeurs musicales.
Je laisserai ici amplement la parole au compositeur qui dans ses courriers montrait déjà des dispositions certaines pour l’écriture, cet art dans lequel il excellera dans la suite de sa carrière. On lit ces descriptions avec un plaisir que l’on trouve chez les écrivains romantiques, tels Chateaubriand, qui a fréquenté et aimé les mêmes lieux. Oserai-je dire que ce goût pour la campagne romaine, pour les collines et les montagnes des Abruzzes, je l’ai partagé, avec passion, durant tout mon séjour. Les lieux décrits avec talent par Berlioz ont eu sur moi une influence indéniable. Comme lui, je me lançai avec fougue dans des randonnées interminables, ébloui par un paysage baigné d’une lumière que l’on ne peut admirer que dans cette région, où le soleil du soir redonnait soudain vie aux ruines antiques, où l’on se sentait transporté à l’intérieur même de tableaux de Poussin …

C’est Tivoli qui fut la première destination de Berlioz dans le pays vallonné à l’est de Rome. Il écrit à sa famille « Je n’ai jamais rien vu de si délicieusement beau. Ces cascades, ces nuages de poudre d’eau, ces gouffres fumants, cette rivière fraîche, ces grottes, ces innombrables arcs-en-ciel, les bois d’olivier, les montagnes, les maisons de campagne, le village, tout cela est ravissant et original…. J’ai vu aussi la villa Adriana, et ces sublimes ruines m’ont rempli de tant de pensées et de sensations que je crois qu’elles ont voulu me dédommager de la non-impression de toutes celles de Rome… en entrant dans ce monument, je me suis vu pour la première fois en présence de la grandeur romaine, j’étais oppressé, consterné, anéanti ».
La deuxième destination de prédilection de Berlioz est Subiaco, qualifié de « petit bourg des montagnes à dix lieues plus loin que Tivoli » ; de là il écrit « Ah ! béni soit le ciel de Subiaco et maudit soit le ciel de plomb de Rome qui brûle toujours et n’a ni tonnerre ni éclairs ! Ce pays-ci est le plus pittoresque que j’aie encore vu de ma vie. Il n’y a pas les cascades de Tivoli, mais on y voit un torrent furieux presque aussi grand que l’Anio et qui se précipite en deux ou trois endroits avec autant de fracas sinon autant de majesté que la grande cascade de Tivoli ».
Dans ses promenades, Berlioz est souvent accompagné de peintres paysagistes dont il s’était fait des amis : Jean-Baptiste Gibert, comme lui pensionnaire de l’Académie, et Isidore Flacheron, qui épousa par la suite une jeune fille du pays.
Berlioz apprécie également les montagnes, en particulier celle que ses amis peintres appelaient la Baleine. Après son ascension, il découvre, à ses pieds, le couvent de Saint-Benoît, abritant la caverne où se cachait le saint pour éviter les tentations de l’esprit mauvais. Le soir, il fait danser les enfants du village au son de sa guitare, entraînant ensuite toute la population dans une fête effrénée.
Il visita aussi Civitella, un village construit dans un site exceptionnel. D’immenses blocs de rochers entassés les uns sur les autres formaient des fortifications d’un aspect saisissant. Du haut de ces remparts naturels, la vue était superbe : d’un côté les collines à perte de vue ; de l’autre, de vastes horizons, des lacs entourés de bois et au loin, la mer.
Berlioz se sentait enfin libéré de toutes ses entraves, capable de tout faire et d’aller partout. C’était le temps béni de l’insouciance : s’il ne trouvait pas de logis là où il était à la tombée de la nuit, il se contentait de bonne grâce, pour passer la nuit, d’une grotte dans les rochers. Tout, dans ses expéditions solitaires, le ravissait ; il éliminait de son organisme l’ennui de Rome, les miasmes parisiens, les difficultés du jeune musicien.

On voit bien se profiler, au fil de ces récits lumineux, ce qui, transfiguré par le génie du musicien, se retrouvera par exemple dans la musique de Roméo et Juliette : souvenons-nous de l’introduction de cette œuvre, où la contralto chante « sous les étoiles d’Italie » ; souvenons-nous encore de l’impression d’espace lumineux produite par le mouvement lent de la Symphonie fantastique, réécrit en Italie, de Benvenuto Cellini, dont le thème fut récolté à Florence…
Arrêtons-nous un instant sur la musique de Harold en Italie. Toutes les sensations accumulées au cours des promenades dans les Abruzzes se retrouvent dans les couleurs incisives et l’exubérance de cette suite de quatre scènes, véritables cartes postales sonores. L’orchestre et l’alto soliste nous décrivent une Italie aux paysages de montagnes grandioses, aux habitants pour les uns mystiques et fervents, pour les autres séducteurs, parfois même contrebandiers, dotés d’un caractère sauvage. Ce discours aurait d’ailleurs avantageusement pu être remplacé par l’audition intégrale de cette symphonie Harold en Italie, que je vous engage à aller réécouter si vous souhaitez suivre le musicien sous le soleil écrasant ou la bienfaisante fraîcheur des nuits de ses promenades.

Mais retrouvons le jeune Berlioz en 1831 ou 1832. Lorsqu’il n’a pas les moyens de se lancer dans d’ambitieuses randonnées, Berlioz dispose, aux portes mêmes de la Ville, d’une merveilleuse campagne, la plaine de Rome, évoquée avec talent par David Cairns dans sa remarquable biographie du compositeur. Ces vastes paysages et ces lieux peints par Turner et Corot n’ont malheureusement pas survécu aux assauts de l’industrialisation italienne de l’après-guerre. Le visiteur d’aujourd’hui ne peut plus trouver la « splendide tristesse » de la « plaine puissante » décrite par Henry James, « encore emplie de tout ce qui y a passé ». Mais à l’époque de Berlioz, tout comme, dans une moindre mesure, à l’époque où j’ai moi-même eu le plaisir de la parcourir, elle appartenait encore au monde antique. Le sol que foulait notre promeneur solitaire semblait, selon Chateaubriand, « composé de la poussière des morts et des débris des empires ». C’était un décor mélancolique, qui reflétait parfaitement les sentiments intérieurs de Berlioz. Le paysage, à première vue uniforme et triste, dévoilait en fait au marcheur attentif une diversité inattendue. Des ravins, des vallons emplis d’ombre, des lacs bleus nichés dans des replis du terrain formaient une composition des plus pittoresques. Vers la fin du jour, la lumière avait une rondeur digne du Lorrain, enveloppant les ruines sacrées des monuments antiques qui disparaissaient insensiblement dans les vapeurs de l’horizon.
Je citerai à ce propos encore une fois Chateaubriand, qui écrit dans son Voyage en Italie « les peintres connaissent cette couleur de siècles, que le temps applique aux vieux monuments », et qui ajoute plus loin « Poussin et Claude Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume se tait, leur pinceau parle ; l’agro romane était une source mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par une sorte d’avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne la profanât. Chose singulière, ce sont les yeux des français qui ont le mieux vu la lumière de l’Italie ». Pardonnez-moi pour cette digression de peintre marqué à jamais par ces lieux et leur ambiance, mais je suis persuadé que Berlioz fut réceptif à cette beauté intemporelle.
Il parcourut cette plaine en tous sens, au pas de course, ou s’arrêtant pour découvrir une ruine et retrouver les émotions éprouvées lorsque adolescent il découvrait la poésie de Virgile. Parfois, assis au sommet d’une petite colline, il contemplait Rome et le scintillement de la croix du dôme de Saint-Pierre, écoutant, dans le lointain, le son de sa grande cloche, auquel font écho les notes répétées des cors tout au long de la Marche des Pèlerins d’Harold en Italie.

Nous ne reconnaissons plus le Berlioz taciturne de Rome, ni le Berlioz tourmenté, en perpétuelle bataille contre l’adversité de Paris. Cette période italienne est certainement la plus heureuse de la vie du compositeur. Laissons lui une dernière une fois la parole : « Ainsi, sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie et de la musique, j’atteignais le plus incroyable degré d’exaltation …. Quelle folie ! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur ! Les gens raisonnables ne savent pas à quel degré d’intensité peut atteindre ainsi le sentiment de l’existence ; le cœur se dilate, l’imagination prend une envergure immense, on vit avec fureur ; le corps même participant de cette surexcitation de l’esprit, semble devenir de fer ».
Pendant quelques mois, celui qui s’était plaint amèrement de devoir quitter Paris, celui qui n’avait pas de mots assez durs pour regretter les règles qui l’en tenaient éloigné, a donc emmagasiné des images, des impressions, en un mot l’inspiration qui fécondera toute sa carrière de compositeur.


Saint-Saëns, qui connut bien Berlioz, le considérait comme « Un paradoxe fait homme ». L’exemple paradoxal de Berlioz, contraint au séjour à Rome, clamant son ennui, mais recevant tous les bienfaits de ces quelques mois de liberté et de découvertes, m’a donc permis de vous faire partager les moments de lumière vécus par les lauréats du Prix de Rome, dont les générations se sont succédées à la Villa Médicis. Le temps où l’Académie des Beaux-Arts assumait la responsabilité de ce lieu incomparable est désormais révolu, et il ne faut rien regretter. Notre compagnie poursuit néanmoins avec constance son œuvre d’encouragement et d’aide aux jeunes artistes. Les nombreuses récompenses distribuées aujourd’hui en témoignent. Réjouissons-nous donc et restons fidèles au mot d’ordre de Delacroix qui disait : « Il faut toujours parier pour le génie ».