Discours de Monsieur Roger Taillibert,
Président de l'Académie des Beaux-Arts,
pour la Séance publique annuelle du 24 novembre 2004

 

 

C’est avec émotion que je me tourne à présent vers les proches de ceux qui nous ont quittés pour leur exprimer notre tristesse, au nom de mes confrères académiciens, et au nom de toute l’assemblée.
L’année qui s’achève a été sévère pour notre compagnie, car nous avons perdu trois de nos confrères des différentes sections, un associé étranger et quatre de nos correspondants. En quelques mots, je vous propose d’évoquer à présent le souvenir de chacun d’eux.

Le 28 mars dernier, sir Peter Ustinov s’est éteint à l’âge de 82 ans. Il avait été élu associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts en 1987. Acteur, réalisateur, mais aussi scénariste, écrivain, metteur en scène de théâtre et dessinateur, notre confrère était doté d’une personnalité inclassable, teintée d’humour parfois caustique et de gravité. Né à Londres d’un père journaliste d’origine russe et d’une mère peintre d’origine française, il avait débuté sa carrière comme comédien de théâtre puis avait fait ses débuts au cinéma dès 1942. Il s’engagea alors dans l’armée britannique et passa quatre ans sous les drapeaux. Acteur au registre éclectique, Peter Ustinov a joué dans plus de 70 films, qui lui valurent notamment deux oscars. Nous l’avons tous connu sous les traits aussi divers que ceux de Néron, dans Quo vadis en 1951, ou d’Hercule Poirot dans Mort sur le Nil en 1978. Il avait écrit sa première pièce à l’âge de 19 ans et réalisé son premier long métrage à 25 ans. La diversité de ses talents l’a aussi amené à écrire plusieurs romans ainsi que de multiples scenarii, à prêter sa voix en tant que récitant dans des ouvrages musicaux, ou encore à animer sur scène des spectacles où il laissait libre cours à son humour corrosif. Mais Peter Ustinov était aussi un voyageur infatigable qui s’était mis au service de l’Unicef, dont il était un ambassadeur de bonne volonté reconnu dans le monde entier. Voici moins d’un an, il s’était justement rendu encore une fois en Thaïlande.
Comment ne pas lui laisser une dernière fois la parole, et terminer dans un sourire ? Il aimait en effet répéter : « je suis irrévocablement fiancé avec le rire, dont le son me paraît être la musique la plus civilisée au monde ».

La musique, justement, a perdu l’un de ses grands serviteurs en la personne de notre confrère Marius Constant, qui nous a quittés le 15 mai dernier, dans sa soixante-dix-neuvième année. Né à Bucarest en Roumanie, il était venu à Paris se former auprès de maîtres tels que Tony Aubin, Nadia Boulanger, Arthur Honegger ou encore Olivier Messiaen, dont il devait occuper le fauteuil dans notre Compagnie, après son élection dans la section de composition musicale en 1992. Tout au long de sa carrière, il se partagea entre l’activité de compositeur et celle de chef d’orchestre, défendant inlassablement la musique contemporaine à la tête de son ensemble Ars Nova. La danse constitua l’une des principales orientations de sa vie d’artiste, ce qu’un journaliste a poétiquement su exprimer en écrivant qu’il avait célébré dans ses ballets « les noces de l’oreille et de l’œil ». Il composa en effet de nombreuses musiques de ballet, parcourut le monde comme chef d’orchestre des Ballets de Roland Petit, avant d’être nommé par Rolf Liebermann directeur de la musique de Ballet à l’Opéra de Paris. Mais nous n’oublions pas que Marius Constant fut aussi l’initiateur d’un programme de l’ORTF qui devait devenir France Musique sous sa direction de 1963 à 1967.
Notre confrère était encore très fier de son activité de pédagogue, en particulier de sa classe d’instrumentation et d’orchestration au Conservatoire de Paris. Sa volonté de privilégier le timbre est très perceptible dans Turner, cette belle pièce que nous avons entendue, dans laquelle quarante solistes sont mobilisés pour « interpréter l’inspiration » du grand peintre anglais que nous pouvons actuellement admirer au Grand Palais.

 

L’Académie des Beaux-Arts a été frappée d’un coup particulièrement cruel à l’annonce du décès de notre cher Jean-Louis Florentz, le 4 juillet 2004. Jean-Louis Florentz était âgé de 56 ans. Depuis des mois, il était souffrant et fragile. Sa personnalité marquée, sans concession, mais riche, avec parfois des élans inattendus d’enthousiasme et de chaleur, le rendait si attachant que nous ne pouvons nous habituer à son absence.
Il avait été élu dans notre Compagnie en 1995, à l’âge de 48 ans, car dès ce moment, son œuvre s’imposait comme l’une des plus accomplies de la fin du XXe siècle.
Jean-Louis Florentz était un musicien éminemment français, parfaitement situé dans la longue tradition de Claude Debussy, Olivier Messiaen et Henri Dutilleux. Mais il n’a jamais pour autant cessé de rattacher son imaginaire aux sources des musiques extra-européennes, lui qui a tant voyagé tout au long de sa vie, notamment en Afrique noire et au Proche-Orient. Jean-Louis Florentz était aussi un universitaire au parcours original : diplômé notamment d’arabe et d’ethno-musicologie, il n’hésita pas à reprendre à l’âge de 42 ans des études de langues éthiopiennes. Il puisa dans la connaissance de celles-ci les racines d’une inspiration qui venait du plus profond de l’Afrique, des origines de la foi chrétienne, cette foi sincère qu’il partageait avec Messiaen et qui parcourt son œuvre. Du Magnificat Antiphone aux Laudes et à Asun, conte symphonique sur l’Assomption de Marie, la spiritualité de Florentz nous emporte à sa suite vers l’infini.
Chacune de ses œuvres, rares, puisqu’il nous reste seulement dix-huit opus, écrites surtout pour l’orchestre, les voix, l’orgue ou encore le violoncelle, reste gravée dans la mémoire de ceux qui les ont entendues, s’imposant par une intensité, une profondeur alliées à une poésie et une force d’envoûtement incomparables. C’est désormais en écoutant le Magnificat, Asmara, Debout sur le Soleil, ou encore les Laudes, que nous pourrons poursuivre le dialogue si enrichissant avec cet ami qui nous manque déjà tant.

 

Grande figure de l’architecture moderne, André Wogenscky nous a quittés le 5 août dernier, dans sa 89e année. Notre confrère, élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1998, militait pour une « Architecture Active », capable de nous relier à la nature, et d’agir sur nos pensées et nos actions, comme il l’écrivait, « une architecture faite d’énergie plus que de matière et dont la beauté serait l’effet résultant de toutes les énergies dont est chargée l’œuvre d’art ».
André Wogenscky était né en 1916 dans les Vosges. Entré à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1934, il avait rejoint l’année suivante l’agence de Le Corbusier, où il travailla jusqu’en 1956, comme assistant puis chef d’agence, avant de créer son propre atelier d’architecture et d’urbanisme. Sa propre maison de Saint-Rémy-les-Chevreuse, construite en 1952, illustre parfaitement ses conceptions de l’architecture. Dans son œuvre comme dans son mode de vie, André Wogenscky associait les valeurs héritées de Le Corbusier, des préoccupations fonctionnalistes, une rythmique musicale qui guida souvent la composition de ses façades et une spiritualité issue de la culture japonaise. Il travaillait encore récemment à l’extension de l’Université des arts de Takarazuka au Japon, dont il avait construit la première tranche en 1987. Parmi ses œuvres les plus marquantes, nous pouvons citer la maison de la culture de Grenoble, Le Cargo, récemment réhabilité, le ministère de la Défense nationale à Beyrouth, la faculté de médecine de l’hôpital Necker à Paris, la préfecture des Hauts de Seine et la Cité administrative de Nanterre.
Sa clairvoyance, la qualité et la justesse de ses jugements, alliés à sa grande discrétion et à sa gentillesse resteront dans notre mémoire comme autant de qualités précieuses dont nous saurons garder le souvenir.


Au cours de l’année écoulée, notre Académie a encore déploré la perte de quatre de ses correspondants.
Parmi eux, permettez de moi de saluer la mémoire de Madame Simone del Duca, qui fut si souvent présente sous cette Coupole pour la séance publique annuelle, elle dont le nom est associé à deux prix parmi les plus prestigieux de notre Académie. Simone del Duca est décédée le 16 mai dernier à l’âge de 91 ans. Veuve depuis 1967 du grand patron de presse Cino del Duca, elle avait repris les activités de son mari, avant de créer, en 1975, la Fondation Simone et Cino del Duca, dont elle était présidente. A la tête de cette fondation, elle multiplia les initiatives en faveur de la lutte contre les maux dont souffre l’humanité, en contribuant au développement de la recherche scientifique, notamment biomédicale. La fondation a aussi une importante vocation culturelle et artistique ; c’est dans ce cadre que Simone del Duca fut associée à notre Compagnie, en créant deux prix annuels, l’un destiné à des musiciens, interprètes ou compositeurs, l’autre à des peintres et des sculpteurs. L’Institut de France s’est vu confier par Madame del Duca la mission de perpétuer l’œuvre de mécénat qu’elle avait entreprise. Tous ceux qui ont bénéficié de l’aide de la fondation et tous ceux qui en bénéficieront entretiendront avec nous le souvenir de ce cœur généreux.
Je citerai encore les noms de trois autres correspondants de notre Académie qui nous ont quittés cette année : Charles-Gustave Stoskopf, architecte en chef des bâtiments civils et palais nationaux, grand prix de Rome, décédé le 22 janvier 2004 à Paris dans sa 97e année, Alberto Camenzind, architecte, décédé à Zürich le 29 septembre dernier, et Henri-André Martin, décédé à Lyon le 15 octobre dernier.

Enfin, il me paraît important de conclure en saluant les donateurs d’hier et d’aujourd’hui, qui permettent à notre Compagnie de distribuer, année après année, des prix récompensant des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des architectes, des musiciens interprètes ou compositeurs. Je pense en particulier à ceux qui sont présents sous cette coupole : Madame Liliane Bettencourt-Schueller, Monsieur Pierre Cardin, la famille de Monsieur Paul Louis Weiller et celle de Monsieur Pierre David-Weill, Monsieur Jean-Pierre Grivory, sans oublier la société Hewlett-Packard, le précieux partenaire technologique de notre Grand Prix d’Architecture, dont les principaux responsables français sont présents dans cette salle, ainsi que les sociétés éditrices des logiciels utilisés pendant ce concours.
A nos côtés, ces donateurs et ces partenaires oeuvrent inlassablement à la défense et à l’illustration du patrimoine artistique de la France, ainsi qu’à la promotion de ses artistes.