Hommage aux défunts
prononcé par
M. François-Bernard MICHEL,
Président de l’Académie

 


Il me faut à présent évoquer la mémoire de ceux qui nous ont quittés cette année et c’est avec émotion que je me tourne ici vers les proches de nos confrères pour leur exprimer notre tristesse. Il s’agit d’un membre de la section de sculpture, François Stahly, et de deux membres de la section « cinéma et créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel », Gérard Oury et Francis Girod qui vient brutalement de nous quitter, ainsi que de notre confrère Associé étranger, le grand compositeur György Ligeti.

Notre confrère sculpteur François Stahly s’est éteint le 2 juillet dernier. Principalement connu pour ses nombreuses œuvres sur bois, cet artiste fasciné par les forces propres à la matière a, toute sa vie, exploré les liens essentiels entre nature, sculpture et architecture. Formé dans son Allemagne natale aux théories du Bauhaus, il fut l'élève à Paris de Malfray et de Maillol à l'Académie Ranson, de 1931 à 1939. Pendant la guerre, il fit partie du groupe « Témoignage », avec Manessier, Le Moal, Bertholle et Martin. Particulièrement attiré par le bois, matériau qui lui semblait le plus propre à incarner la continuité entre nature et création, François Stahly travaillait également la pierre, le granit et le bronze, dans une recherche expressive toujours plus épurée. De 1960 à 1965, il séjourna aux Etats-Unis où il fut chargé d'un enseignement à l'Université de Berkeley ainsi que dans les ateliers collectifs d'Aspen (Colorado), mais également à Washington et à Seattle. Il réalisa de nombreuses œuvres à Los Angeles, New York, San Francisco, Seattle. Reconnu internationalement, il reçut les plus grandes récompenses, tel le Prix Matarazzo à Sao-Paulo en 1957, le Grand Prix de la Biennale de Tokyo en 1965 ou encore le Grand Prix National de la Sculpture en 1979. Il avait été élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1992.
La France doit à François Stahly de nombreuses commandes publiques, comme le portique de la Maison de la Radio à Paris, la fontaine du Parc floral de Vincennes ou encore le mémorial du Général de Gaulle, porte Maillot. Outre son atelier collectif de Meudon, François Stahly avait également créé les Ateliers du Haut du Crestet, ateliers collectifs où s’incarnait son rêve de communauté artistique.
François Stahly explorait la matière pour en révéler l’élan secret vers la forme. Par sa quête qui jaillit de la nature comme elle sourd des mythes antiques, son œuvre atteint à l’universel.

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Gérard Oury nous a quittés le 19 juillet dernier, mais son rire et sa belle humeur demeurent, insubmersibles, dans nos esprits et dans ceux des millions de personnes qui le connaissaient à travers ses films. Est-ce d’avoir frôlé la mort en tant que juif dans la France occupée qui lui fit prendre conscience de la nécessité vitale, j’oserais même dire « métaphysique », du rire comme thérapie au tragique de l’existence humaine ?
Comédien pendant vingt ans, Gérard Oury était passé derrière la caméra en 1959 en réalisant son premier film, La main chaude. Mais c’est Le Corniaud, dans lequel il avait eu l’idée géniale de réunir Bourvil et de Funès qui lui avait apporté la consécration du public, en 1964 ; le même tandem reconstitué en 1966 avait conduit au triomphe retentissant de La Grande Vadrouille, qui, avec plus de 17,5 millions de spectateurs, constituait le plus grand succès populaire du cinéma français : Gérard Oury était devenu, en quelques années, l'un des plus brillants réalisateurs du cinéma comique français. Évoquant la dimension ludique du cinéma, ce dernier disait : « Je désire avant tout divertir et s'il y a quelque chose à transmettre, il me semble que c'est un message social que de faire oublier leurs soucis aux gens préoccupés par les problèmes de ce temps, de les faire rire avec des éléments exempts de bassesse, de violence ou de vulgarité ». Pourtant, Gérard Oury était loin d’oublier les problèmes du temps, lui qui dans Les aventures de Rabbi Jacob, faisait du rire le creuset du dépassement de l’antisémitisme, du racisme et des guerres de religion.
Le Cerveau, La Folie des Grandeurs, l'As des As sont autant de chefs d’œuvre qui touchent aujourd’hui comme hier les millions de spectateurs qui les découvrent. Gérard Oury avait été bouleversé par son élection à l’Académie des Beaux-Arts, en 1998, dans laquelle il voyait avec raison, une reconnaissance inédite.
Notre Compagnie s’est, quant à elle, enrichie de la joie et de la profonde élégance de Gérard Oury.

 

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Toute notre Compagnie est sous le choc de la disparition de notre confrère Francis Girod, qui nous a brutalement quittés dimanche 19 novembre à l’âge de 62 ans.
Francis Girod était reconnu par tous, ses collègues, ses collaborateurs, ses confrères de l’Académie, comme un homme d’engagement et de vérité. Son dynamisme au service du cinéma, des artistes et de la création qu’il aimait passionnément, son intelligence, sa gentillesse et sa disponibilité nous manqueront cruellement.
Francis Girod avait débuté sa carrière, au début des années soixante, comme assistant réalisateur d’Alex Joffé, Jean-Pierre Mocky, Roger Vadim et Pierre Grimblat. Il fut par la suite journaliste au Nouvel Observateur et à l’O.R.T.F, de 1964 à 1966. Producteur associé, des films de Jacques Rouffio notamment, il passe à la réalisation avec un premier film, Le Trio infernal en 1974 avec Michel Piccoli et Romy Schneider, film qui fit sensation par sa liberté de ton inhabituelle dans le cinéma français. Ce non-conformisme cinématographique sera d’ailleurs une des constantes de l’œuvre de Francis Girod.
Outre ses longs métrages, il réalise aussi de nombreux films publicitaires et des documentaires consacrés aux grands cinéastes contemporains. Parallèlement à la réalisation de films, son pragmatisme et son engagement dans le monde du cinéma le poussent à occuper de nombreuses fonctions. Après avoir été membre, à deux reprises, de la commission d’avances sur recettes, il mène une action importante au sein de la Société des réalisateurs de films de mai 1988 à octobre 1989. Il est nommé, de 1991 à 1994, membre du conseil d’administration de la cinémathèque française. Son expérience de directeur d'acteurs (et d'acteur lui même) lui servira aussi pendant les dix années qu’il consacre à l’enseignement dans le cadre d’une classe caméra au Conservatoire national supérieur d’art dramatique.
En présidant cette dernière année la Commission cinéma de la Société des auteurs et compositeurs d’art dramatique, il poursuivait son engagement pour la défense des droits d’auteur et de la création.
Parmi son importante filmographie, on citera "La Banquière" avec Romy Schneider en 1980, "Le bon plaisir" avec Catherine Deneuve et Jean-Louis Trintignant en 1984, "Passage à l'acte" en 1995, "Terminale" en 1997, "Mauvais genres" en 2001. Deux de ses films étaient à l'affiche cette année: "Un ami parfait", avec Antoine de Caunes et Carole Bouquet, et "Oncle de Russie", avec Claude Brasseur et Marie-Josée Nat. Il travaillait actuellement sur le tournage d’un film sur l’affaire Allègre pour France 2. Sa trop brève présence à l’Académie des Beaux-Arts où il avait été élu en 2002 avait été marquée par une collaboration sans faille ; il avait notamment participé avec Jean Cluzel à un échange remarqué sur le cinéma français.

 

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Comment évoquer en quelques mots la mémoire de l’immense figure qu’était György Ligeti ? Elu associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts en 1998, ce dernier nous a quittés le 12 juin dernier. Compositeur majeur de la deuxième moitié du XXe siècle, Ligeti, né en Hongrie en 1923 et naturalisé autrichien en 1969, avait vécu dans sa chair les drames de l’histoire du XXe siècle. D’origine juive, il avait perdu son frère et son père à Auschwitz. Etabli après la guerre à Budapest où il étudiait et enseignait à l’Académie Franz Liszt, il avait choisi l’exil lors de l’arrivée des chars soviétiques en 1956, franchissant à pied la frontière autrichienne pendant la nuit.
Après avoir cherché, à la suite de Bartok, les ferments d’une régénération de la musique au sein d’éléments folkloriques, il avait découvert en Autriche les compositeurs interdits en Hongrie qu’étaient Schoenberg ou Webern. Accueilli en Allemagne par Stockhausen, il avait alors rejoint l’avant-garde musicale, travaillant dans les studios de musique électroacoustique. Sa musique s’était néanmoins vite démarquée du dogmatisme sériel ; il déclarait vouloir inventer une « musique statique, sans rythme, ni mélodie, ni harmonie » ; cette musique obtenue par de savantes superpositions rythmiques est en réalité toujours en transformation d’elle-même, à l’image des œuvres choisies par Stanley Kubrick pour son film 2001, L’Odyssée de l’Espace : Atmosphères, Requiem, Lux AEterna. La diversité de ses sources d’inspiration, de la musique centrafricaine à la géométrie fractale entre autres, l’ampleur de ses recherches sur le matériau sonore, sont à l’origine d’une œuvre immense, à l’hétérogénéité stylistique revendiquée ; citons parmi elles la pièce de théâtre musical Aventures et nouvelles aventures (1962-1965), le Deuxième quatuor à cordes (1968), le Concerto de Chambre, (1969-1970) l’opéra Le Grand Macabre (1974-1977) ou encore le cycle d’Etudes pour piano entrepris en 1985 sur lequel Ligeti travailla jusqu’à la fin de sa vie. Admiré par l’avant-garde comme par les modérés, l’itinéraire exceptionnel de György Ligeti aura été marqué, avant toute autre chose, par la liberté, liberté qu’il identifiait au processus même de la création : « Seul l’esprit créateur qui se renouvelle sans cesse peut éviter et combattre ce qui est raide et figé », avait-il pu dire.


A la mémoire de ces quatre confrères disparus, je vous propose d’observer une minute de silence.