Hommage aux défunts
prononcé par
M. Pierre SCHOENDOERFFER,
Président de l’Académie


Séance solennelle du mercredi 14 novembre 2007


Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,
Madame le conseiller,
Messieurs les présidents,
Messieurs les secrétaires perpétuels,
Monsieur le chancelier,
Mes chers confrères, Mesdames, Messieurs,


Au nom de tous mes confrères de l’Académie des Beaux-Arts, je vous remercie pour votre présence sous cette Coupole à l’occasion de notre Séance publique annuelle. L’usage veut que chaque année, au moment d’ouvrir cette Séance, le Président salue la mémoire de ses confrères disparus au cours de l’année écoulée. L’année 2007 aura été marquée par de nombreux départs au sein de notre Compagnie et c’est avec émotion que je me tourne ici vers les proches de nos confrères pour leur exprimer notre tristesse.
Les grands artistes ne meurent jamais, ils s’éloignent seulement. Cette année a vu en effet s’éloigner Jean-Marie Granier, membre de la section de gravure, Christian Langlois, membre de la section d’architecture, Marcel Marceau, membre de la section des membres libres, Mistlav Rostropovitch, membre associé étranger de notre Compagnie, Ingmar Bergman et Max Douy, tous deux correspondants de la section « Créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel », Paul Maymont enfin, correspondant de la section d’architecture. Avec la perte de ces hommes de qualité, ce n’est pas seulement l’Académie qui perd ses confrères, mais le monde de l’art et de la culture qui se sent orphelin.

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Notre confrère graveur Jean-Marie Granier s’est éteint le 4 août dernier. Très attaché à sa terre natale, les Cévennes, Jean-Marie Granier a partagé sa vie entre le Sud de la France et la capitale. Il avait fait ses classes à l’Ecole des Beaux-Arts de Nîmes, avant de rejoindre les ateliers de Cami et Galanis à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il avait suivi le même parcours en tant que professeur, puisqu’après avoir enseigné le dessin à Nîmes de 1959 à 1976, il était devenu chef de l’atelier de gravure de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de 1976 à 1987, où il a formé des générations de jeunes talents.
Jean-Marie Granier était un homme riche de contrastes : homme de l’intime (il était passionné de poésie qu’il a beaucoup illustrée), il a également exercé des responsabilités administratives importantes au sein de diverses instances artistiques. Il était depuis l’an 2000 le Directeur de la Fondation Marmottan où il a supervisé d’importantes expositions. De même, son implication dans l’enseignement ne lui a jamais fait négliger une oeuvre qui s’avère considérable, œuvre marquée par une volonté, de plus en plus marquée, de dépouillement et de stylisation.

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L’architecte Christian Langlois nous a quittés le 5 août dernier. Logiste du Concours de Rome en 1951, Christian Langlois avait effectué l'essentiel de sa carrière en tant qu'architecte attaché au Sénat, devenant en 1965 architecte en chef du site ainsi que conseiller pour l’architecture et les beaux-arts. Esprit brillant et humaniste, il était membre d’Académies prestigieuses, telle que l’Académie d’architecture ou l’Académie européenne des sciences, des arts et des lettres. Christian Langlois ne concevait pas l’architecture sans l’apport des autres arts plastiques : c’est ainsi qu’il avait associé peintres, mosaïstes, sculpteurs à une même entreprise dont on peut citer les succès : l’immeuble à arcades de la rue de Vaugirard, l’agrandissement et l’aménagement du Palais du Luxembourg (siège du Sénat), la Préfecture de Nancy, la reconstruction du centre d’Orléans, œuvre colossale. Inspiré par les principes de l’architecture gréco-romaine, (il était notamment passionné par la question du nombre d’or à laquelle il avait consacré des réflexions approfondies), Christian Langlois associait l’harmonie à une certaine sobriété d’inspiration dorique dont ses réalisations sont pour nous le témoignage pérenne.

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Marcel Marceau nous a quitté le 22 septembre dernier, mais le souvenir du personnage qu’il a créé demeure dans les esprits du monde entier. Il y a des choses après lesquelles on peut décider de ne plus parler ; après avoir connu la persécution nazie, vu déporter son père à Auschwitz, après s’être engagé dans la Résistance puis dans l’armée du Maréchal de Lattre de Tassigny, Marcel Marceau avait choisi « d’être un témoin silencieux de son temps ». Mais à quelle éloquence l’avait conduit cette privation volontaire : Marcel Marceau avait fait de ses yeux, de sa physionomie, de son corps, dont il usait comme d’un instrument de musique silencieux, la matière même de son art. A la suite des plus grands, Charlie Chaplin ou Buster Keaton, le mime Marceau avait fait reconnaître la singularité de son talent par le monde entier : preuve que le bruit n’y gagne pas toujours et que les poètes y ont encore, parfois, droit de cité.

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Le 27 avril dernier s’est éteint le plus grand violoncelliste de son temps, le maestro Mistlav Rostropovitch. Cette Coupole résonnera tout à l’heure de la musique de son grand ami Benjamin Britten, dont il avait choisi d’interpréter une œuvre le jour de son installation au sein de notre Compagnie. Loin de considérer la musique comme un domaine le protégeant du monde, Mstislav Rostropovitch a été plus qu’un autre un témoin de son temps et, en cela semblable au Mime Marceau, un homme conscient de la puissance singulière, bien que ténue et fragile, de la voix de l’artiste. Il s’est à la fois imposé par la maîtrise exceptionnelle de son art et par sa personnalité charismatique.
Le Concours International de Violoncelle Mstislav Rostropovitch, créé par lui en 1977 et qui se déroule en France tous les trois ou quatre ans, est l’héritier de cette passion communicative et de cette exigence qui l’animaient et dont tous ici, nous avons été, à un degré ou un autre, les témoins.

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Le 30 juillet dernier s’est éteint, sur son île battue par les vents, l’un des géants du septième art. Depuis 50 ans, pareille à celle qui hante tant de ses films, l’ombre d’Ingmar Bergman, tutélaire et vaguement inquiétante, s’étendait sur le cinéma mondial. Comme les très grands créateurs, Bergman a changé l’art qu’il pratiquait, et partant, la réalité même qu’il cherchait à appréhender à travers lui : en créant de nouveaux points de vue sur le réel, il nous a fait paraître ce réel comme entièrement nouveau. Car c’est un fait que nous ne voyons plus de la même manière les terreurs enfantines, l’angoisse face au monde des objets, le vide et l’incommunicabilité entre les êtres, le vertige de l’homme sans dieu, la culpabilité, depuis Fanny et Alexandre, La nuit des forains, Scènes de la vie conjugale, Persona, Cris et chuchotements, Le Septième Sceau. Bergman était un mélange étonnant d’appartenance à son temps et d’inactualité. Il aura ainsi imbriqué l’investigation psychologique et la dimension mythique, voire métaphysique, créant un style absolument inédit dans l’histoire du cinéma.

Enfin, notre Compagnie a également déploré cette année la perte de deux autres correspondants, Max Douy, l’un des grands décorateurs du cinéma français des années 40 et 50 (Max Douy avait notamment réalisé la quasi intégralité des décors de notre décédé confrère Claude Autant-Lara, et travaillé avec les plus grands réalisateurs français), ainsi que Paul Maymont, architecte et urbaniste futuriste, fondateur de l’Ecole d’Architecture du Grand Palais et co-fondateur du Groupe International d'Architecture Prospective.

A la mémoire de tous ces confrères disparus, je vous propose d’observer une minute de silence.