Claude Monet, la peinture et la vie

Par Alain Charles Perrot, membre de la section d’architecture de l'Académie des beaux-arts, directeur de la Maison et des jardins de Claude Monet à Giverny

[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]

 

Michel Monet, Anna Bergman, la belle-fille de Jacques Hoschedé, et Claude Monet dans le deuxième atelier,  Giverny, vers 1900.
Anonyme, Michel Monet, Anna Bergman, la belle-fille de Jacques Hoschedé, et Claude Monet dans le deuxième atelier, 
Giverny, vers 1900. © Collection Philippe Piguet

 

Les deux passions de Claude Monet étaient sa peinture et son jardin, elles rythmaient ses journées. Il menait une vie remplie d’habitudes quotidiennes dans un cadre qui a évolué tout au long de sa vie, passant d’un certain dénuement au luxe le plus raffiné. C’est cette vie quotidienne et familiale que j’ai choisi de montrer ici.

Claude Monet a 43 ans lorsqu’il découvre Giverny, au cours de ses voyages sur la ligne de chemin de fer qui va de Gisors jusqu’à Pacy-sur-Eure en passant par Vernon.

La maison, au lieu-dit le Pressoir, située dans la partie est du village, vient d’être aménagée par son propriétaire, M. Singeot, agriculteur et viticulteur à Giverny.

C’est une maison qui se veut bourgeoise. Ses façades sont couvertes par un enduit rose brique très soutenu avec des encadrements en badigeon blanc autour des fenêtres.

La façade sud, sur le jardin, est ornée d’un fronton central, percé d’un oculus ajouté par son propriétaire afin de conférer un certain caractère à la bâtisse. Ses dispositions sont très différentes de celles que l’on peut découvrir aujourd’hui. La propriété se compose d’une habitation centrale, dont le niveau bas est surélevé au-dessus d’une cave. On accède à celui-ci par un escalier de pierre qui conduit au hall d’entrée au sein duquel se développe l’escalier qui conduit à l’étage puis aux combles.

Le rez-de-chaussée comprend quatre pièces. Deux pièces de part et d’autre de l’escalier, chacune de dimensions différentes, avec une cheminée et éclairées par une fenêtre. Ainsi la salle à manger jaune, que nous connaissons aujourd’hui, était alors divisée en deux pièces, la plus à l’est étant la cuisine, celle qui s’ouvre sur l’escalier, la plus grande, étant la salle à manger.

L’étage est lui aussi organisé en quatre pièces, deux chambres de part et d’autre de l’escalier, l’une destinée à Claude Monet, l’autre à sa compagne et, de l’autre côté de l’escalier, les chambres de ses filles aînées. Au-dessus, se trouvent les combles, qui sont aménagés avec deux pièces en soupente et deux greniers. C’est là que dorment les garçons.

À l’ouest de la maison se développe une grange au sol en terre battue, qui s’ouvre de plain-pied vers l’extérieur et à laquelle on accède par une porte charretière qui existe encore aujourd’hui. À l’est, en symétrie, s’organisent le bûcher, une remise et les lieux d’aisances avec un accès par une large porte en symétrie de celle de la grange. Pour accéder à chacune de ces ailes il faut sortir de la maison. Devant la cuisine est un puits, dont les godets sont actionnés par une grande roue en métal, qui approvisionne la maison en eau de source.

Claude Monet apportera rapidement deux modifications à ces aménagements. Il mettra en place un parquet en bois dans la grange, à l’ouest, afin de préserver ses toiles de la poussière car c’est là qu’il organisera son atelier et conservera ses peintures (rappelons qu’à cette époque l’artiste ne peignait jamais à l’intérieur), et il supprimera l’escalier extérieur d’accès à la maison afin de le remplacer par une vaste terrasse en bois devant toute la façade à laquelle on accède du jardin par un large escalier. C’est là que la famille se réunira pour prendre ses repas aux beaux jours.

Dans le jardin, sur l’axe de la maison, côté sud, se développe une allée centrale bordée de grands arbres, qui descend jusqu’au « chemin du Roy » et à la voie ferrée, elle-même établie sur un talus qui longe la route en terre. Au-delà, au sud, et jusqu’à un petit bras de l’Epte, existe une zone marécageuse où se développe une multitude d’iris sauvages.

 

La famille Hoschedé-Monet au grand complet  dans le jardin de la maison à Giverny, vers 1886
Anonyme, La famille Hoschedé-Monet au grand complet 
dans le jardin de la maison à Giverny, vers 1886.© Collection Philippe Piguet.

 

Claude Monet commence à emménager le 29 avril 1883.

Il arrive au village avec quelques-uns de ses enfants, en amenant ses meubles au fil de l’eau sur des bateaux, de Poissy jusqu’à Giverny par la Seine puis par la rivière Epte.

Il dormira à l’hôtel le premier jour ; Alice et le reste des enfants Hoschedé et Monet le rejoindront le lendemain 30 avril. Les premiers mois à Giverny vont être dédiés à l’organisation de la nouvelle vie de toute la famille.

Les deux filles aînées Hoschedé, Marthe, 19 ans et Blanche 18 ans ont terminé leurs études et vont vivre à la maison, Jean Monet, âgé de 16 ans, ira à la pension Dubois et Suzanne Hoschedé au pensionnat des Sœurs de la Providence dirigé par mère Caroline, tous deux à Vernon. Michel Monet, 5 ans, Jacques Hoschedé 14 ans, Germaine Hoschedé 10 ans, et Jean Pierre Hoschedé 6 ans, en 1883, iront à l’école de Giverny. Celle-ci, établie au sein de la mairie, bâtiment que l’on connaît encore de nos jours, ne possède qu’un seul instituteur, Auguste Cellier. 

Celui-ci est aussi le chantre de la paroisse du village, l’église Sainte-Radegonde, ce qui fait que c’est la même personne qui offre l’enseignement laïc à l’école et le jeudi l’enseignement religieux aux côtés de l’abbé Toussaint, curé de la paroisse. Alice est une femme pieuse et pratiquante alors que Claude Monet est athée.

Dès son arrivée le peintre entreprend l’aménagement de sa maison pour la mettre à son goût. Sans toucher au traitement des maçonneries et compte tenu de sa situation financière précaire, il repeindra lui-même les volets gris de la maison dans une couleur vert vif. Il s’agit d’une peinture bleu-vert, très toxique, à base d’arsenic appelée le « vert Schweinfurt » ou « vert de Paris ». Malgré la dangerosité de cette peinture, beaucoup de peintres l’ont utilisée notamment Van Gogh, car sa luminosité était inégalable.

Monet pourra acquérir sa maison en 1890. Je n’ai pas retrouvé la date précise des travaux qu’il entreprendra. Cependant nous en avons la description lors de son achat en 1890. Elle correspond aux dispositions initiales lorsqu’elle fut louée par Claude Monet en 1883. D’après l’acte de vente, la maison se compose de « quatre pièces en rez-de-chaussée, quatre chambres au premier étage, deux mansardes et greniers au-dessus. Un atelier de peinture en aile à l’une des extrémités de la maison. Grand bûcher, petit hangar et cabinet d’aisances ferment l’autre aile. »

Il est certain que les travaux entrepris porteront tout d’abord sur l’aménagement de l’aile ouest. On note, sur les photos des mariages fêtés dans la maison en juillet 1892, dont celui de Claude Monet avec Alice, l’existence de la grande baie qui éclaire à l’ouest le salon-atelier dans lequel se déroule le repas. De même, sur des photos de 1893, l’on voit que l’étage est construit à l’ouest, au-dessus du salon-atelier pour recevoir la chambre et le cabinet de toilette de l’artiste, ce qui n’est pas le cas pour l’aile est. On peut souligner aussi, sous le nouvel escalier menant à la chambre de Monet, la présence d’un cabinet d’aisance, cette fois-ci à l’intérieur de la maison.

C’est donc entre l’achat de la maison en 1890 et l’année 1893 que seront réalisées les dispositions que nous connaissons dans la partie ouest. On lit parfaitement les agrandissements de la maison initiale sur la façade car toutes les dimensions des nouvelles fenêtres sont élargies par rapport à celles d’origine, pour faire entrer plus de lumière.

Notons que c’est la même année que Monet achètera les terrains nécessaires pour y créer le bassin des nymphéas, le 5 février 1893, cet achat étant complété plus tard, le 10 mai 1901, par un nouveau terrain, une bande parallèle mitoyenne de 173 m de longueur et de 35 m de largeur. C’est en 1899 que Monet pourra acheter la petite ferme qui, à l’ouest, jouxte sa propriété, qu’il démolira pour construire son « atelier 2 », libérant ainsi totalement son salon la même année. 

En 1896, des modifications ont été apportées sur l’est de la maison, où est aménagée la cuisine qui existe actuellement. Ces modifications ont permis d’aménager une nouvelle salle à manger beaucoup plus grande que la première puisqu’elle occupe la surface de l’ancienne cuisine. Pour la réalisation de cette cuisine, Monet fera l’acquisition, avenue de l’Opéra à Paris, d’une cuisinière Briffault, marque réputée en France mais aussi en Angleterre, le meilleur choix d’alors. Au-dessus de cette cuisinière sont disposés des carreaux de faïence, dite de Rouen. En fait, aucun de ces modèles de faïence ne figure dans le catalogue des faïences de Rouen, et il doit plutôt s’agir de faïence de Ponchon, provenant du pays de Bray (entre Dieppe et Beauvais).

Il ne faut pas imaginer Monet sédentaire. Dès le mois de décembre 1883 qui suit son emménagement à Giverny, il part pour Gênes puis il repart le mois suivant pour Bordighera... De plus, chaque mois, lorsqu’il est à Giverny, il se rend à Paris pour régler ses affaires et dîner avec ses amis peintres impressionnistes au café Riche où il retrouve Renoir, Caillebotte, Berthe Morisot...

La vie dans la maison de Monet à Giverny est organisée de manière très précise. Si, à la belle saison, il peut se lever à 4 heures du matin pour aller repérer les lumières, il est ponctuellement présent à 6 heures 30 du matin, tout au long de l’année, pour prendre son premier repas, le « déjeuner à la tasse », avec sa famille. Le menu du matin comprend du thé, du café, mais aussi pour l’artiste, un verre de vin blanc, souvent du sancerre. Du pain et du beurre, des œufs au bacon et même de la charcuterie, par exemple de la langue salée ou de l’andouillette suivis ensuite de fromage de Hollande ou de Stilton avec des rôties à la marmelade d’orange – les souvenirs de Michel Monet, son fils, indiquent toutefois des repas plus légers.

À 7 heures 40 passait le premier train sur la voie ferrée, le long du chemin du Roy, venant de Vernon. Il passait devant la maison quatre fois par jour, deux venant de Pacy-sur-Eure et Vernon, deux revenant de Gisors, au grand bonheur de l’artiste qui appréciait cette modernité.

Le second repas, appelé alors « déjeuner à la fourchette » ou « déjeuner dînatoire » débute à 11 heures 30 précises. C’est à ce repas que sont conviés les amis lorsqu’ils viennent visiter l’artiste. Afin d’y assister, les enfants doivent quitter l’école à 10 heures 45, c’est-à-dire un quart d’heure avant la fin des cours du matin. C’est parfois par un coup de sifflet à roulette que Monet appelle les convives pour le déjeuner. Les enfants retournent ensuite à l’école pour les cours de l’après-midi, d’une durée de 3 heures, comme le matin. La classe pour eux se déroule tous les jours sauf le jeudi, consacré à l’éducation religieuse, et le dimanche. Cela pendant toute l’année sauf au mois d’août.

 

Anonyme, La famille Hoschedé-Monet à Giverny
Anonyme, La famille Hoschedé-Monet à Giverny, s.d. © Collection Philippe Piguet

 

Tout au début ce sera Alice qui s’occupera de tout, mais elle sera rapidement aidée, par Caroline, par Mélanie, avant que, lorsque la reconnaissance sera là, la célèbre cuisinière Marguerite ne prenne les rênes en 1903. Claude Monet n’était pas gourmand, mais il était gourmet, note son fils Michel. Il aimait le bon vin et n’y mettait pas d’eau, mais n’en abusera jamais. Il n’appréciait que la bonne cuisine, des mets qui pour son époque étaient simples mais pour lesquels il avait des exigences.

Ainsi, il désirait ses asperges peu cuites, ce qui nécessitait de servir un second plat d’asperges, cuites normalement, pour les autres convives. Il tenait à assaisonner la salade, remplissant la cuillère de service de poivre en grains concassé, avec du gros sel et de l’huile d’olive pour en arroser les feuilles. Celles-ci devenaient alors plus ou moins noires de poivre !

Il découpait le canard lui-même à table, puis les ailes étaient représentées au feu sur le grill. Le livre Les carnets de cuisine de Claude Monet à Giverny apporte toutes les précisions sur ces points et sur les recettes de Marguerite. Elle sera si précieuse pour lui que, pour la garder, au moment où elle désirera se marier, il n’hésitera pas à engager son mari Paul et lui confier des tâches de confiance !

Dès le début du siècle, il y aura cinq jardiniers dirigés par Felix Breuil, Sylvain qui veillera sur la cave, l’atelier et l’automobile auquel Florimont succédera, et Joseph Philippe qui, à partir de 1905 s’occupera du potager. Celui-ci se développe sur un hectare rue du Chêne à l’autre extrémité du village. Ce sera Blanche, la fille d'Alice qui rejoindra Claude Monet lorsque celui-ci sera veuf, et qui s’occupera toujours personnellement de la basse-cour. Il n’y a pas de clapier, car Monet n’accepte sur sa table que des lièvres et des lapins de garenne.

Le dernier repas, le dîner, plus léger, est à 19 heures car Monet se couche à 21 heures 30 pour pouvoir se lever tôt le lendemain. Dans sa chambre l’hiver il fait chaud... presque 12 degrés, grâce au feu de bois. Après s’être lavé à l’eau froide, accroupi dans son tub, il s’habille. Beaucoup plus tard, un énorme chauffe-bain à serpentin de cuivre apportera plus de confort à sa toilette.

Monet est toujours habillé de la même manière. Une chemise en fine batiste, à jabot plissé, qui lui permet d’éviter toute cravate, avec des poignets, eux aussi plissés qui viennent recouvrir le haut de ses mains. Jamais de flanelle. Il aime être vêtu d’une veste en velours, sans revers, boutonnée uniquement en haut et un pantalon serré à la cheville par trois boutons. Au-dessus de la chemise, l’hiver, il porte parfois un gros jersey. Lorsque l’aisance sera là, Monet se fera réaliser chez des tailleurs parisiens ces même tenues mais en drap ou en forte toile, toujours de couleurs claires et jamais chinés. Lorsqu’il doit se rendre en ville, il s’habille bourgeoisement.

Il est dit – et on le voit sur certaines photos – que Monet portait des sabots mais cela fut certainement très rare, le plus souvent il était chaussé de bottes de cuir qu’il remplacera plus tard par des souliers réalisés chez un bottier parisien. Il prête beaucoup d’attention à sa mise et lors de la mort de Manet, alors qu’il est encore dans la misère, il se rendra chez le meilleur tailleur anglais de Paris pour se faire couper son costume de deuil... qui sera bien entendu réglé ensuite par Paul Durand-Ruel. Plus tard il s’habillera chez Old England tandis qu’Alice sera habillée par Worth, le fondateur de la haute couture. Il ne mettra de gilet que lorsque la vieillesse sera là. Tout au long de sa vie il portera principalement un béret mais plus âgé il se couvrira, comme son ami Clemenceau, d’un chapeau, et en été d’un chapeau de paille.

Les premiers temps de la famille Monet au sein du village de Giverny ne seront pas faciles. Les villageois regardent les nouveaux arrivants comme des sortes de clochards, des démunis qui ne travaillent pas. Certains traits de leur habillement les surprennent. Ainsi, les enfants, lorsqu’ils se rendent à l’école, sont tous coiffés de chapeaux cloche de différentes couleurs dont un rose pour Michel Monet. Les paysans n’hésitent pas à faire payer l’artiste lorsque celui-ci doit traverser leurs prés pour rejoindre la rivière ou lorsqu’il s’agit de conserver un peu plus longtemps une meule de foin afin qu’il puisse la peindre.

Monet se pliera toujours à ces difficultés relationnelles, qui s’amélioreront peu à peu, surtout lorsque les villageois se rendront compte que la présence du peintre attire de nombreux visiteurs qui participent à la bonne santé financière du village. Certains projets souhaités par tous les habitants sont terrifiants. C’est ainsi que Monet devra seul se battre en 1895 contre la construction d’une usine d’amidon sur le pré en face de sa maison !

 

Anonyme, Claude Monet et deux de ses belles-petites-filles, Simone Salerou et Alice Butler, Giverny, 1905
Anonyme, Claude Monet et deux de ses belles-petites-filles, Simone Salerou et Alice Butler, Giverny, 1905. © Collection Philippe Piguet

 

Monet aime l’eau. Non seulement pour la peindre mais aussi pour y naviguer et s’y baigner. Il possédera très vite deux yoles en acajou et une norvégienne à fond plat pour naviguer sur la rivière et rejoindre, près de la Seine, son bateau-atelier. Là encore, les villageois saboteront ses embarcations jusqu’à ce que Monet achète l’île aux Orties, près du fleuve, où il pourra faire construire un abri pour son bateau-atelier. Aux beaux jours le toit de ce bateau servira de plongeoir pour toute la famille qui se baigne dans la Seine dont l’eau était alors parfaitement propre. Le peintre était un excellent nageur.

Monet n’était ni drôle, ni blagueur mais il avait le goût des jeux et de l’escapade. Jeux avec les enfants pour lesquels il savait montrer une grande tendresse et beaucoup d’affection, tennis avec les aînés dans la prairie, patinage lorsque celle-ci était gelée, partie de boules avec bouchon. Il pratiquait aussi les jeux de société, les dames puis le jacquet, le croquet, mais il aimait surtout le bilboquet.

Il aimait aussi les tendres promenades romantiques et coquines, seul avec sa femme dans les îles de la Seine. Et c’est aussi ensemble qu’ils allaient, dans une tout autre ambiance, voir des combats de lutte à main plate, car tous deux adoraient cela ! Appréciant la vitesse, ils allaient suivre les courses automobiles et notamment la course de côte de Gaillon. Il fera l’acquisition, dès 1901, d’une Panhard Levasseur, immatriculée 937 YZ avec conduite à droite et intérieur cuir. Monet ne conduisant pas, ce sera Sylvain Bernard, son chauffeur, qui prendra le volant. Il aura même une contravention pour excès de vitesse au printemps 1904. Cette voiture sera suivie de beaucoup d’autres.

Fasciné par les progrès techniques, il fera installer l’électricité dans sa maison dès que cela sera possible, au début de l’année 1909, selon la correspondance de l’épouse de Monet conservée par Philippe Piguet.

Alice, issue d’une famille très aisée puis mariée à Ernest Hoschedé alors fortuné (c’est lui qui acheta Impression, soleil levant), est une femme plutôt mondaine et exaltée. Elle aime la campagne mais a besoin du monde. Très sensible, soucieuse de respectabilité, presque mystique, elle peut être très gaie puis tout à coup facilement abattue. L’on dirait aujourd’hui qu’elle est cyclothymique et dépressive. Elle partage avec son mari Ernest, qu’elle aime aussi, le goût des frivolités tout comme celui des préoccupations intellectuelles. D’ailleurs, deux mois avant de déménager à Giverny, elle retournera auprès de lui, avant de prendre la décision définitive d’emménager avec le peintre.

À la mort d’Ernest, devenue veuve, elle peut enfin épouser, en catimini, l’artiste qu’elle aimait, le 16 juillet 1892, presque dix ans après leur emménagement. Monet et Alice ont connu une belle et véritable histoire d’amour.

Jean-Pierre Hoschedé souligne que lorsque Monet venait à Paris, il était toujours accompagné de sa femme. Ils allaient ainsi aux premières des pièces de Mirbeau, voir les succès comme Chantecler, entendre chanter Chaliapine ou voir danser la Pavlova, la Loïe Fuller, les danseuses javanaises. Ils aimaient particulièrement le théâtre Antoine.

 

Blanche Hoschedé-Monet, Madame Kuroki, Claude Monet et Germaine Salerou, Giverny, vers 1919
Anonyme, Blanche Hoschedé-Monet, Madame Kuroki, Claude Monet et Germaine Salerou, Giverny, vers 1919. © Collection Philippe Piguet

 

Alice s’éteint le 19 mai 1911, après deux ans de souffrance, d’une leucémie myéloïde. Après son décès, sa fille Blanche, elle aussi veuve – du fils de Claude Monet – revient s’installer dans la maison et s’occupe de son beau-père jusqu’à sa mort. Elle continua à habiter la demeure jusqu’au début de la Seconde guerre mondiale.

Claude Monet est un homme habité par son art mais sa vie est en quelque sorte un lieu de bataille. Même s’il est présenté comme un homme heureux à Giverny, vivant au sein d’une famille qu’il aime, et qu’il atteint là une sorte de sérénité, tout particulièrement lorsqu’il s’occupe de son jardin qui le console, l’artiste abrite en lui une angoisse permanente. Lorsqu’il traverse les moments magiques où sa peinture vient facilement sous son pinceau et qu’il en est pleinement satisfait, il s’angoisse... car il sait que ces instants ne dureront pas.

Puis viennent les périodes redoutées, parfois simplement dues aux dispositions climatiques défavorables mais le plus souvent à ses propres dispositions, où, pendant un temps, qui peut durer plusieurs semaines, et quoi qu’il peigne, le résultat ne correspond pas à ce qu’il attend. Son angoisse se poursuit alors. Il lui arrive ainsi de s’enfermer dans sa chambre dans une sorte de bouderie et d’y rester plusieurs jours avant qu’Alice ne vienne le chercher.

La vie de Claude Monet va être bouleversée par le handicap causé par sa double cataracte qui va se faire sentir dès 1908. Il peut à peine lire, un œil ne voit pratiquement plus et la lumière le fatigue. Il porte des lunettes noires. Il a pourtant le courage de se lancer en 1915, à 75 ans, dans la construction d’un nouvel atelier, « l’atelier 3 » dont les travaux s’achèveront en 1916. Cet « atelier 3 », dont il n’aimait pas l’architecture, constitue un tournant dans son œuvre. Il va dorénavant pouvoir peindre en intérieur, sous une lumière naturelle, sans modèle, les grandes décorations des Nymphéas.

 

Claude Monet et Georges Clemenceau dans une allée  du jardin, Giverny, vers 1921
Anonyme, Claude Monet et Georges Clemenceau dans une allée du jardin, Giverny, vers 1921.© Collection Philippe Piguet

 

En 1922, pour calmer la douleur de ses yeux, le peintre se confine dans la pénombre et suit un traitement de compresses chaudes et de gouttes d’atropine. Opéré de la cataracte sur un œil en 1923, il vivra dans l’inquiétude de devenir aveugle et portera de nombreuses lunettes, colorées ou blanches, pour améliorer sa vision, qu’il sait être mensongère. Ne voyant plus les couleurs naturelles, il doit se référer aux indications qui sont données sur les tubes de peinture qu’il utilise : « Je vois bleu, je ne vois plus le rouge, je ne vois plus le jaune, ça m’embête terriblement parce que je sais que sur ma palette, il y a du rouge, du jaune, il y a un vert spécial, il y a un certain violet ; je ne les vois plus comme je les voyais dans le temps et pourtant je me rappelle très bien les couleurs que cela donne ». En 1925, bien soigné, Monet retrouve sa vraie vision lui permettant ainsi de peindre jusqu’aux derniers jours de sa vie.

« Tenez-vous droit, levez la tête, et envoyez votre pantoufle dans les étoiles » écrira Clemenceau à Monet le 4 juillet 1926 avant que le 5 décembre de la même année, il ne soit aux côtés de son ami, lui tenant la main, pour l’accompagner dans son dernier instant.

 

 

J’ai glané mes informations plus particulièrement dans l’ouvrage en deux tomes de Jean-Pierre Hoschedé, fils d’Alice Hoschedé, né en 1877 et qui a donc vécu directement avec le peintre à Giverny, Claude Monet ce méconnu. Parmi les ouvrages de Gustave Geffroy dans Claude Monet sa vie son œuvre, dans l’ouvrage de Marc Helder À Giverny chez Claude Monet, deux auteurs qui ont côtoyé l’artiste. Dans le livre Les carnets de cuisine de Claude Monet à Giverny, écrit par Claire Joyes, épouse de Jean-Marie Toulgouat descendant d’Alice Hoschedé. Dans le livre de photos, Album d’une vie, publié aux Éditions du Chêne. Dans le livre de Paul Durand-Ruel Mémoire du marchand des impressionnistes. Ainsi que dans les publications d’Adrien Goetz sur Giverny.

Alain Charles Perrot