Entretien avec Jean-Marie Avisard, jardinier en chef des jardins de Claude Monet à Giverny
Propos recueillis par Nadine Eghels
[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]
Nadine Eghels : Depuis quand êtes-vous le jardinier en chef des jardins de Claude Monet à Giverny ?
Jean-Marie Avisard : Cela fait huit ans, mais trente-huit que je travaille ici. J’ai été responsable du jardin d’eau pendant une trentaine d’années. À son arrivée comme directeur, Hugues R. Gall (1940-2024) m’a fait confiance pour m’occuper du jardin et m’a promu chef de l’équipe.
N.E. : Le jardin a-t-il beaucoup changé depuis l’époque de Claude Monet ?
J-M A. : Beaucoup d’endroits ont changé, par exemple le jardin d’eau qui comportait très peu de plantations, il n’y avait que du gazon autour de l’étang, et juste quelques rosiers et pivoines, et bien sûr la glycine sur le pont. Mais c’était beaucoup moins fleuri qu’aujourd’hui. Tout cela a été rajouté à l’époque de la restauration, pour coller davantage aux représentations picturales, avec beaucoup de couleurs, donc de végétaux différents. À son arrivée, Alain Charles Perrot nous a demandé de revenir vers le jardin originel créé par Monet. Nous avons donc installé quelques pelouses qui offrent une vue plus dégagée sur l’étang et les nymphéas, pièces centrales de ce jardin d’eau.
N.E. : La structure du jardin a-t-elle été modifiée ?
J-M. A. : Non, les parterres, les allées, tout est exactement comme à l’époque de Claude Monet.
N.E. : D’autres variétés ont-elles été introduites ?
J-M.A. : Oui beaucoup, d’ailleurs il ne reste presque plus de plantes de l’époque de Monet. Chaque année des dizaines de variétés disparaissent et autant de nouveautés apparaissent, cela change sans arrêt. Pour les plantes vivaces, on arrive à maintenir une sorte de constance, mais les variétés les plus résistantes s’imposent. C’est un monde vivant auquel nous devons nous adapter chaque année, évaluer ce qui va se maintenir et si on ne trouve plus certaines plantes, les remplacer par d’autres. Mais ce sont toujours des plantes simples, que l’on peut trouver dans n’importe quelle jardinerie alentour. Ce n’est pas un jardin botanique, il n’y a guère de spécimens. C’est la composition de l’ensemble qui importe.
N.E. : Au niveau quantitatif, y a-t-il plus de variétés différentes aujourd’hui ?
J-M.A. : Oui, lors de la restauration on a voulu retrouver l’esprit de la peinture impressionniste, qui procède par petites touches. Monet à l’époque plantait plus de mono-variétés au sein d’un massif, mais nous nous attachons davantage à susciter le sentiment de la peinture par la diversité végétale.
N.E. : D’où viennent toutes les plantes que vous introduisez ?
J-M.A. : 80% environ sont cultivées sur place, les plantes à cycle court, annuel, bisannuel etc. Tout ce qui est rosiers, bulbes etc. est acheté chaque année selon nos besoins.
N.E. : Et pour les nymphéas ?
J-M.A. : On coupe le feuillage à l’arrivée de l’hiver, ils hibernent en quelque sorte et restent au fond de l’étang. Ils se développent en rhizomes, sont très résistants et parfois envahissants.
N.E. : Monet a conçu l’organisation de son jardin en fonction des couleurs, avec une attention particulière à certaines gammes et même la création d’une « boîte de couleurs »
J-M.A. : Du côté est du clos normand, il y a des petits massifs qui représentent la palette du peintre. Un massif blanc, puis on passe au jaune clair, jaune foncé, orange etc. jusqu’à la couleur la plus foncée, un violet presque noir tout au bout de la rangée. On retrouve donc toute la palette des couleurs. Un jardin de peintre se devait d’offrir le maximum de couleurs ! On n’y plante que des espèces colorées, et il faut que chaque plante produise des fleurs. Il n’y a pas de graminées, et peu d’arbres, le grand hêtre pourpre et les deux ifs présents depuis l’origine, quelques conifères pour structurer les massifs.
N.E. : Le jardin évolue-t-il beaucoup selon les saisons ?
J-M.A. : Comme le site est ouvert au public du 1er avril au 31 octobre, il est conçu pour être fleuri tout le temps pendant cette période. Et différent chaque mois. En avril les tulipes, puis les iris, les pivoines, les rosiers, et les nymphéas apparaissent. En fin de saison il y a les asters, les dahlias, et les arbres flamboient...
N.E. : À quel rythme faites-vous les plantations ?
J-M.A. : Il y a deux grosses périodes de plantation. Dès la fermeture, fin octobre, on dépouille tout le jardin, sauf les plantes vivaces qui peuvent être déplacées. Reste une étendue de terre qui est bêchée à la main. Avant Noël il faut planter les bulbes (tulipes, narcisses, jacinthes etc.) pour le printemps. Après on plante les bisannuelles, fonctionnant sur un cycle de deux ans, pensées, myosotis, giroflées etc. pour créer la couleur du printemps. Elles seront bientôt repiquées en godets dans les serres, et replantées en hiver pour fleurir la saison suivante.
N.E. : Pour les envahissants nymphéas, pas de nouvelles plantations ?
J-M.A. : En principe non, sauf si les rhizomes ont été mangés par les ragondins qui en sont friands. Mais chaque printemps nous remontons les pots du fond de l’étang, vérifions si tout pousse bien. Nous achetons quelques nymphéas exotiques qui se maintiennent moins bien d’une année à l’autre, et offrent des couleurs différentes des nymphéas rustiques, le violet par exemple.
N.E. : Sait-on quels étaient les endroits préférés de Monet ?
J-M.A. : Il adorait le jardin d’eau ! On a tendance à croire qu’il se mettait du grand côté en regardant le pont japonais alors que souvent, sur les toiles, on voit le pont entre le saule à gauche et le hêtre à droite, ce qui signifie qu’il se posait du petit côté de l’étang. Nous avons donc remis de la pelouse à cet endroit précis afin que l’on puisse voir où Monet installait son chevalet.
N.E. : Combien de jardiniers pour tout ce travail d’entretien ?
J-M.A. : Douze jardiniers à plein temps, deux apprentis, et quelques bénévoles travaillant dans d’autres jardins qui viennent de différents pays pour nous aider et échanger avec nous.
N.E. : Mais comment pouvez-vous travailler quand les visiteurs occupent la place ?
J-M.A. : L’essentiel du travail de plantation est fait dans la saison creuse. Et pour l’entretien quotidien, désherbage etc., nous commençons très tôt le matin, avant l’arrivée du public, ensuite nous travaillons dans des endroits où il ne peut accéder. Mais nous devons y emmener notre matériel, organiser tout cela demande une importante logistique. Notre façon de travailler est spécifique au jardin. Nous nous adaptons à lui !
N.E. : Où cultivez-vous les plantes pour le jardin ?
J-M.A. : Là-haut, derrière la ferme, nous avons une serre de production où nous faisons les semis, les cultures et tout ce qui concerne la multiplication des plantes. Ensuite elles sont remisées dans les tunnels, en face du musée des impressionnistes, où, le moment venu, les jardiniers vont les chercher pour les planter. Tout cela est resté très artisanal.
N.E. : Quelle est la marge de liberté de chaque jardinier ?
J-M.A. : Il y a un impératif de couleurs. Les massifs rouges sont toujours rouges, les jaunes toujours jaunes etc., mais pour chacun le jardinier responsable est libre de choisir quelles plantes il mettra, selon ce qu’il trouve dans la serre, du moment que la couleur est respectée. Cela produit une certaine émulation entre eux, chacun voulant réaliser le plus beau massif ! Il faut bien connaître les plantes, savoir comment elles vont se développer, quand sera la floraison... le facteur temps est un élément essentiel ! Un apprentissage de plusieurs années est nécessaire, avant de commencer à être autonome dans ce jardin.
N.E. : La terre est-elle enrichie, utilisez-vous des engrais ?
J-M.A. : Depuis que je m’occupe du jardin, nous n‘utilisons plus de produits chimiques pour lutter contre les animaux nuisibles. On utilise des auxiliaires, c’est-à-dire des animaux qui sont leurs prédateurs. Par exemple les larves de coccinelle, qui mangent les pucerons. Pour renforcer les plantes nous utilisons du purin de prèle ou d’ortie. Le sol est plutôt calcaire vers la colline, plutôt acide vers le jardin d’eau, qui est un ancien marais. La terre est travaillée régulièrement, parfois on la mélange en profondeur avec du fumier. On y met peu d’engrais car les analyses montrent qu’elle est déjà très riche.
N.E. : Comment décririez-vous votre mission ?
J-M.A. : C’est une mission de conservation. Ce n’est pas mon jardin mais celui de Claude Monet et je suis là pour le perpétuer. Si un jour il pouvait revenir, j’aimerais qu’il me dise : vous vous êtes bien occupé du jardin !