Entretien avec Jean Gaumy, membre de la section de photographie de l'Académie des beaux-arts
Propos recueillis par Nadine Eghels
[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]
Nadine Eghels : Une certaine nature (Xavier Barral Éds), c'est le titre de ce très beau livre de photographies que vous venez de publier, fruit de votre longue fréquentation des jardins de Giverny. Comment en est venue l'idée ?
Jean Gaumy : Au fil de l’eau ! J’aime faire des séries de photos en m’immergeant dans des milieux assez fermés : après l’équipage d’un sous-marin ou d’un chalutier, le personnel médical d’un hôpital ou d’une prison, le huis clos d’un phare.
Je venais d’être élu académicien, j’avais l’opportunité de pouvoir me mêler aux activités des jardins de Giverny, propriété de l’Académie des beaux-arts. J’ai eu très naturellement le projet de photographier les jardiniers qui travaillent ensemble au jour le jour dans le milieu clos d’un jardin.
N.E. : Et quel jardin !
J.G. : En effet, j’ai été gagné par son ambiance, sa beauté mais peu à peu je me suis détaché des jardiniers. Je plongeais de plus en plus dans la contemplation du jardin. J’allais dans tous ses recoins. J’ai senti remonter en moi des tas de choses liées à mon enfance, à ma jeunesse, les Pyrénées, et l’Auvergne, les rivières et les torrents, la nature... Durant huit ans j’ai cheminé un peu comme un funambule.
N.E. : Huit ans de fréquentation du jardin, à quel rythme ?
J.G. : J’y venais de temps à autre, selon les saisons, je me laissais imprégner. J’attendais que les choses surgissent, viennent à moi. J’étais là, réceptif à toutes les impressions. À certains moments la rencontre se faisait. Naturellement, simplement.
N.E. : Vous qui travaillez essentiellement en noir et blanc, comment avez-vous abordé la question de la couleur, omniprésente dans le jardin comme dans la peinture de Monet ?
J.G. : Le choix du noir et blanc n’a pas été immédiat... mais il s’est finalement imposé. C'était le seul moyen de me dégager de l’évidence, de m’affranchir de cette couleur omniprésente.
Beaucoup de choses me renvoyaient au beau noir et blanc de certains films des années 30. J’ai fait des couleurs bien sûr, et certaines plutôt réussies, mais ce sont celles réalisées avec un Iphone numérique à partir d’un noir et blanc très particulier qui retenaient mon attention... Une technologie très contemporaine me permettait de saisir des émotions immémoriales.
Je me suis retrouvé avec un nombre important d’images, qu’il a fallu trier, sélectionner, agencer pour concevoir le livre.
N.E. : Un nombre important de très belles images, mais sur aucune on ne reconnaît Giverny !
J.G. : Il y en a quand même quelques-unes où on peut reconnaitre le jardin de Claude Monet. Je n’en ai pas intégré beaucoup dans le livre. J’ai opté pour une démarche beaucoup plus radicale.
N.E. : Celle de créer une œuvre « photo-graphique » à partir du jardin de Giverny, qui n’en soit en aucun cas une sage réplication...
J.G. : En effet. C’est un autre jardin, parallèle à celui formidable de Monet mais dont j’ai assez vite souhaité m’émanciper. C’est un livre réalisé « d’après Giverny » et c’est d’ailleurs le complément d’indication que j’ai ajouté à son titre. Ce sont des photographies qui, grâce à Monet et à son jardin ont ranimé mes premières expériences avec la nature lorsque j’avais sept ans, mais dont la sélection des images est faite par l’homme de soixante-dix-sept ans que je suis devenu... De 7 à 77 ans !
N.E. : Lorsque vous avez montré le livre aux jardiniers, comment ont-ils réagi ?
J.G. : Ils étaient évidemment assez surpris. Mais ils reconnaissent que ce livre est différent de ceux que les gens peuvent acheter pour se souvenir de leur visite ou pour offrir à leurs proches. Celui-ci s’adresse à des personnes qui s’intéressent bien autrement à la photographie.
N.E. : Un livre d’art plus qu’un support de communication.
J.G. : Justement. Dans ce travail, je ne suis que l’artisan de moi-même. C’est, d’ailleurs, je crois, le cas de toute création, de toute interprétation. Non ?
N.E. : Qu’éprouvez-vous en regardant ces photos finalisées, imprimées, éditées ? Y retrouvez-vous quelque chose de l’impression initiale ?
J.G. : Dans chaque image c’est l’histoire d’une vie. Il y a bien sûr des passerelles souterraines avec la peinture, avec le monde animal ou avec le cinéma – les films de Andréï Tarkovski par exemple ou le film La nuit du chasseur – mais pour celui qui découvre cet ensemble, c’est d’abord un travail sur la matière, les sédiments de mondes disparus, de mondes qu’on ne remarque pas de prime abord, de ceux « timides » dont parle Jean-Christophe Bailly dans le texte très fécond qui accompagne les images.
Lorsque des photographies de cette sorte viennent à moi je ressens un sentiment très paradoxal d’étrangeté et d’évidence personnelle. Chacune d’elles est souvent une redécouverte de quelque chose que je cherchais sans le savoir.