Claude Monet, la fête du 30 juin 1878

Par Philippe Piguet, historien et critique d’art

[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]

 

Claude Monet, Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878
Claude Monet, Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878, huile sur toile, 76 x 52 cm. Rouen, musée des Beaux-Arts. © GrandPalaisRmn / Gérard Blot

 

Troisième du nom à se tenir à Paris, l’Exposition Universelle de 1878 – la première de l’ère républicaine –, faite de petites galeries alignées sur la longueur du Champ-de-Mars, se continue par le Trocadéro, de l’autre côté de la Seine. Voulue par le nouveau régime pour démontrer « le relèvement de la Nation » après la défaite de 1870, elle est l’occasion de nombreuses manifestations festives. Le gouvernement décide notamment de consacrer le dimanche 30 juin à une fête nationale pour célébrer cette renaissance à Paris et partout en France.

Inaugurée en grandes pompes par le Président de la République, le général Mac-Mahon, le 1er mai 1878, l’Exposition Universelle allait connaître un succès considérable. La nouvelle génération d’artistes, qualifiés d’impressionnistes, qui avaient montré leurs œuvres en marge du Salon officiel, en 1874, 1876 et 1877, choisirent de s’abstenir cette année-là pour ne pas être noyés dans la masse des événements programmés. Si, en ce mois de mai, Théodore Duret publie le premier ouvrage sur « Les Peintres impressionnistes » (1), servant à soutenir la cause de ses amis, le fait de ne pas montrer leur travail rend leur situation financière critique. Monet est de ceux-là, aussi s’applique-t-il à trouver des motifs qui puissent intéresser ses peu nombreux collectionneurs.

Les Parisiens étant invités à pavoiser leurs maisons à l’occasion de la fête du 30 juin, le peintre décide de se saisir du spectacle de la ville, toute bariolée de couleurs tricolores. Monet ayant toujours montré un intérêt pour ce type de motif a-t-il suivi les recommandations que Le Figaro du 30 juin prodigua à ses lecteurs ? Le quotidien leur suggérait de ne surtout pas manquer le spectacle offert par les portes Saint-Martin et Saint-Denis, ainsi que par la rue Mandar qui donne dans la rue Montorgueil et le fait est que le peintre réalisa deux peintures : La rue Montorgueil, fête du 30 juin 1878 et La rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878.

Trente-deux ans plus tard, le peintre raconta à René Gimpel : « J’aimais les drapeaux. La première fête nationale du 30 juin, je me promenais avec mes instruments de travail, rue Montorgueil ; la rue était pavoisée et un monde fou ; j’avise un balcon, je monte et je demande la permission de peindre. Elle m’est accordée. Puis je redescends incognito.(2) » Quoique tous deux adossés à un schéma de composition perspectiviste avec un point de fuite plus ou moins centré, les tableaux de Monet accaparent d’emblée le regard dans une troublante profusion chromatique. En parfait écho avec le flottement des drapeaux et la foule des passants. Le risque alors est grand pour un regard hâtif et non informé d’en conclure qu’il s’agit là de représentations de la Fête nationale du 14 juillet alors que celle-ci date de 1889, instituée à l’occasion du bicentenaire de la Révolution.

D’une peinture impressionniste, on recommande souvent de la regarder soit en plissant les yeux, soit en prenant du recul pour mieux en discerner le motif qu’elle représente. Face à La rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878 (3), il convient tout au contraire de s’en approcher au plus près, faute de quoi on ne verra qu’un simple grouillement de taches de couleurs rouge et bleu. Or, l’intention du peintre dépasse le seul effet visuel. Dès lors que l’on porte toute son attention au mitan du tableau, on y découvre qu’une guirlande bleue traverse le champ iconique, de gauche à droite – le sens de l’écriture. De fait, noyée dans la vibration colorée des drapeaux, une inscription apparaît en lettres capitales : « VIVE LA FRANCE ». La surprise est totale. Voilà donc que le peintre se fait le chantre de la patrie ! On le sait partisan du nouveau régime mais là, le geste est riche de sens. On n’imaginait pas forcément qu’il emploie la peinture à cette fin.

 

Détail de l'inscription « Vive la France »

 

Si l’on scrute encore plus avant le tableau de Monet, on découvre sur le côté droit, au milieu, une autre inscription. Peinte sur la partie immaculée d’un drapeau qui pend dans le vide, on y déchiffre la formule syncopée suivante : « VIVE LA REP... » Soit « vive la République », inscrit sur fond blanc, couleur traditionnelle du roi de France, associé notamment aux Bourbons, mais conservée par la suite pour symboliser la continuité de la nation. Ce tableau ne manque décidément pas de surprise. Mieux : il s’offre à voir comme un véritable manifeste.

 

Détail de l'inscription « Vive la Rép... ».

 

Enfin, on remarque que le drapeau en question n’est pas pourvu de hampe. Comment peut-il donc tenir ? Telle est la magie de l’art qui, s’il s’appuie sur le réel, peut à son gré le subvertir. En cette manière, le tableau de Monet ne manque pas de s’y complaire. Il n’est somme toute qu’une étendue festive de bleu, de blanc et de rouge ; il n’est que couleur. « La peinture n’est autre chose que la peinture, proclamait déjà Manet, elle n’exprime qu’elle-même ».

Claude Monet attendra l’année suivante pour montrer au public ces deux tableaux de la fête du 30 juin, parmi vingt-neuf autres, lors de la « 4e Exposition de peinture » organisée par les Impressionnistes, du 10 avril au 11 mai, au 28 avenue de l’Opéra. Si La rue Montorgueil, fête du 30 juin y figure dans le catalogue sous le numéro 145, avec la mention : « Appartient à M. de Bellio », La rue Saint-Denis, fête du 30 juin y est sous le numéro 154 sans indication particulière. Il aura cependant été acquis par le collectionneur Ernest Hoschedé en juillet 1878 mais celui-ci, tombé en faillite, ne l’a pas gardé plus d’un mois puisqu’il est en main du compositeur Emmanuel Chabrier dès le mois d’août.

À l’exposition de 1879, la réception critique dans la presse des deux tableaux de Monet passe de l’ironie à la louange. Untel note que « le peintre a semé sa toile de rosettes tricolores qui ont la prétention de figurer les drapeaux suspendus aux croisées ; on prendrait cela pour une carte d’échantillons étalés sur une table par un commis voyageur (4) ». Tel autre relève pour sa part que «  M. Monet a peint deux impressions du pavoisement universel de la fête nationale de l’an dernier, qui sont des œuvres d’une vérité, d’une force, d’une réalité absolument remarquable. La palpitation immense, joyeuse, des trois couleurs se répétant à l’infini ; les flots et la trépidation d’une population en fête, couvrant trottoirs et chaussées, tout cela est rendu d’une façon qu’on peut appeler magistrale  (5) ».

 

  1. Théodore Duret, Les Peintres Impressionnistes. Claude Monet – Sisley – C. Pissarro – Renoir – Berthe Morisot », Paris, Librairie Parisienne H. Heymann & J. Perois, Mai 1878.

  2. René Gimpel, Journal d’un collectionneur, Paris, Calmann-Lévy, 1963, p. 178, « Visite à Claude Monet », octobre 1920.

  3. Ce tableau fait partie des collections du musée des Beaux-arts de Rouen. 

  4. Daniel Bernard, « Chronique parisienne », Revue du monde catholique, 15 mai 1879, page 450-451.
  5. Ernest d’Hervilly, « Exposition des impressionnistes », Le Rappel, 11 avril 1879.