Par Thierry Groensteen, correspondant de la section de gravure et dessin de l'Académie des beaux-arts
[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]
Certainement, ce n’est pas pour son talent de caricaturiste que Claude Monet est le plus réputé. Mais ce talent de jeunesse n’est pas non plus occulté : plusieurs de ses portraits-charge ont été montrés au musée du Luxembourg en 2023 dans l’exposition consacrée à son frère Léon, et un an plus tôt sa caricature de l’avocat Paul Bodereau a été adjugée pour plus de 110 000 € à Drouot.
Longtemps, les dessins de Monet n’ont circulé qu’au Havre, où sa famille s’était établie quand il avait cinq ans. Il y en a de deux sortes. Les uns consistent en croquis enlevés de personnages en mouvement, des silhouettages gais qui cherchent à rendre une allure générale ; celle, par exemple, des touristes venus d’Angleterre. Les autres sont des portraits satiriques, dont les cibles sont souvent des notables de la ville. C’est de ceux-là que nous parlerons ici.
Pour s’exercer, Monet a commencé par copier les portraits-charge publiés dans les journaux qu’on lisait chez lui, Le Figaro, Le Gaulois et le Journal amusant. Il a probablement assisté à la naissance des deux derniers cités, qui paraissent respectivement depuis 1856 et 1857. Le Gaulois fait travailler des caricaturistes comme Émile Carjat, Paul Hadol et Alfred Grévin. Le Journal amusant de Charles Philipon bénéficie notamment des talents de Nadar, Bertall et Gustave Doré. Toutefois, seul le premier de ces trois dessinateurs s’adonne au portrait-charge ; sa série des « Contemporains de Nadar » paraît à la une à compter du 23 octobre 1858.
Exécutée en 1854, la frise lithographique connue sous le nom de Panthéon Nadar représentait quelque 250 écrivains et journalistes. Avec cette somme, le futur photographe des célébrités marchait sur les traces de Benjamin (Benjamin Roubaud), dessinateur du Panthéon charivarique, dont la publication avait débuté en février 1838, et de trois frises consacrées aux acteurs, aux hommes de lettres et aux artistes lyriques, en route sur le Grand Chemin de la Postérité.
Contrairement à ces aînés, Monet, lui, ne s’intéresse guère aux personnalités en vue de l’époque. Il n’a pas non plus le culot du jeune Doré qui, à quinze ans, a fait le voyage de Bourg-en-Bresse jusqu’à Paris pour présenter ses dessins à Philipon – lequel, émerveillé, lui a aussitôt fait signer un contrat d’exclusivité. Il n’enverra jamais les siens aux journaux parisiens. Il se contente de les exposer chez Gravier, un papetier-encadreur du Havre. Eugène Boudin, qui y expose lui-même ses tableaux, les découvre et décèle un talent à encourager. Comme l’on sait, il va prendre le jeune Monet sous son aile, l’inciter à dessiner, l’initier au pastel et à la peinture de paysage. C’est à cette époque que le futur maître de l’impressionnisme commence à tenir des carnets qu’il remplit de dessins : des scènes marines, des arbres, des paysages de campagne.
Cependant, ses caricatures trouvent quelques acheteurs, le plus fervent d’entre eux n’étant autre que son frère Léon (qui plus tard lui achètera vingt-trois tableaux). Quand Monet se décidera à partir s’établir à Paris, en 1859, il financera son voyage grâce aux 2000 francs qu’il a économisés, produit de la vente de ses portraits satiriques.
Dans leur conception, Monet applique un système, une formule quasi invariable. Il utilise le plus souvent le crayon gras ou le fusain, avec des rehauts de craie blanche. Les modèles sont presque toujours représentés sous leur profil gauche (quelquefois de trois quarts), avec une tête fréquemment aussi grosse que le reste du corps, procédé qui permet de concentrer l’attention sur les traits de la personne. Benjamin déjà l’avait érigé en règle, tout comme le fera André Gill, futur maître dans cet exercice. Quelquefois Monet accentue les particularités physiques, allongeant le cou, exagérant le nez et la forme du crâne, miniaturisant le menton ; d’autres fois il refuse la difformité et ses modèles, tête haute et regard fixe, conservent une indéniable prestance.
Dans un entretien accordé à l’historien d’art François Thiébault-Sisson, paru dans Le Temps le 26 novembre 1900, Monet déclarera qu’il avait représenté jadis « de la façon la plus irrévérencieuse, en les déformant le plus possible, la face ou le profil de [ses] maîtres ». Peut-être, pour amuser ses camarades, l’adolescent avait-il en effet peu flatté ses professeurs, qui avaient été ses premiers modèles. Mais ses portraits ultérieurs ne témoignent généralement pas de l’irrévérence revendiquée. À quelques exceptions près, tels un Petit Panthéon théâtral (voir plus-haut), une « caricature d’un homme au gros nez » ou, plus gênante, la « femme de couleur avec Madras » dont le profil lippu renvoie aux pires représentations racistes.
Dans cette production, le portrait de Jules Didier est doublement exceptionnel. D’abord, parce qu’il s’agit, pour une fois, d’une personnalité du monde artistique. Peintre et lithographe, Didier vient d’être distingué par le prix de Rome au moment où Monet le dessine. Ensuite, parce que sa caricature hybride un visage humain et un corps de papillon. L’animalisation de l’homme est un procédé ancien, qui vise le plus souvent à dénigrer, dévaloriser : on se souvient de Darwin en singe, ou de la princesse Mathilde en truie. Rien de tel ici : Monet signe une image poétique, et qui sied à un peintre auquel on doit de nombreuses scènes champêtres.
Au début de sa carrière de peintre, Claude Monet exécutera quelques rares portraits à l’huile, dont certains paraissent s’inscrire dans une filiation avec les dessins que nous venons d’évoquer. Je pense à son portrait du Père Paul (1882), propriétaire de l’hôtel-restaurant où il séjourne à Pourville, et à celui de son propre père, Adolphe Monet (1865), dans lequel on retrouve la même orientation du visage, la même fixité du regard.
Monet n’aura pas été le seul artiste célèbre de la modernité à avoir pratiqué la caricature à ses débuts. Qu’il suffise de citer František Kupka, futur pionnier de l’abstraction, qui collabora à L’Assiette au beurre dans les premières années du XXe siècle, ou même Marcel Duchamp, qui plaça des dessins humoristiques dans Le Rire et Le Courrier français.
Le dessin satirique mène à tout... à condition d’en sortir.