Par Guy Savoy, de la section des membres libres de l'Académie des beaux-arts
[article issu de la Lettre de l'Académie n°104, Célébrer Claude Monet]
Lorsque j’ai visité la maison de Claude Monet à Giverny, j’ai été pris par le charme de cet endroit tout de couleurs et de douceur ; et puis je suis entré dans la cuisine et là, j’ai découvert une harmonie parfaite entre beauté et organisation pour le travail. Si cette pièce en effet a été indiscutablement pensée pour le travail et son efficacité, elle est belle comme si elle n’avait été en fait créée que pour cela. Le côté pratique n’a pas tué le beau, il l’a entraîné.
Et pourtant, j’apprends, en feuilletant Les Carnets de cuisine de Claude Monet, que cet « homme qui aimait tant manger, chez qui la bonne chère était une préoccupation constante, ne touchait jamais une casserole, pas plus qu’il ne mit jamais les pieds dans la cuisine ».
Alors ? Pourquoi un tel soin pour cette pièce de la maison où il se gardait bien de pénétrer ? Peut-être parce qu’il avait l’intuition que, pour procurer le plaisir des mets aux convives, il fallait procurer le plaisir des yeux à la cuisinière, le bon et le beau s’entraînant l’un l’autre.
Ou peut-être parce que, ressentant intimement la magie de la cuisine, c’est-à-dire cette transformation instantanée d’un simple aliment comestible en un mets délicieux procurant du plaisir, il ne souhaitait pas en percer le mystère.
Mais je m’égare peut-être, tant cette cuisine me pousse à la rêverie, et c’est là la clef : il faut pouvoir rêver pour cuisiner...
Mais comment est-elle, cette cuisine si séduisante, voire séductrice ? Elle est belle en dedans et belle en dehors. Belle en dehors car une grande fenêtre donne sur le jardin aux mille fleurs, amoureusement dessiné par Monet ; belle en dedans car on peut dire d’elle : c’est une couleur, la couleur bleue des carreaux en céramique de Rouen. Présents du sol au plafond, ils entourent le fourneau en fonte à la façon d’un « potager » traditionnel des campagnes françaises, ils recouvrent le plan de travail, se glissent dans les renfoncements. Cette couleur bleue chatoyante et fraîche arrête le visiteur sur le seuil car il est impossible de ne pas admirer avant d’entrer. On « ose entrer » dans une œuvre d’art... Une prémonition chez cet esthète qu’était Monet que, ce qui sortait des fourneaux entrerait un jour à l’Académie des beaux-arts ?
Bien sûr, si le bleu des carreaux marque la personnalité de la cuisine, tous les attributs de l’époque sont aussi présents : un évier de pierre, une impressionnante collection de casseroles en cuivre, de grandes et belles portes masquant des étagères et un énorme fourneau à bois et à charbon en fonte.
Mon premier réflexe a été de toucher ce fourneau. Il a vécu, il a donné, il a chauffé les lourdes casseroles (d’où sa taille assez basse pour alléger le travail de la cuisinière) ; il appelle le toucher. C’est une fonte patinée au fil des déjeuners et des dîners ; elle a une forme de sensualité.
À une cuisine qui rassemblait la beauté, la séduction, la sensualité, il manquait encore... une âme ; et cette âme, ce fut Marguerite. Marguerite était le maître à bord incontestable et incontesté de la cuisine. Claude Monet l’avait-il choisie parce qu’une Marguerite dans sa cuisine était un gage de bonheur gourmand ? Nous l’ignorons. Mais que la cuisinière du peintre des couleurs et amoureux des jardins de fleurs se nomme Marguerite, est une histoire qui ressemble à un destin.
Claude Monet ne jurait que par Marguerite, à tel point que, lorsqu’elle se maria, il engagea Paul, son époux, comme maître d’hôtel, afin d’être sûr que Marguerite demeurerait chez lui !
Les spécialités de Marguerite étaient nombreuses ; quelques-unes reviennent régulièrement, comme le brochet au beurre blanc, le pâté de viande faisandée, le gâteau « vert-vert », les clafoutis.
Marguerite aurait déclaré : « À Giverny, il y avait bien de l’ouvrage. Mais j’avais le bonheur de cuisiner devant mes deux pommiers du Japon. »
De cette cuisine hors-normes sortaient aussi des mets destinés à être emportés dans des paniers et mangés froids, car la famille Monet était coutumière des pique-niques. Pique-niques qui devaient être aussi beaux que bons, si l’on en juge par le somptueux tableau du Déjeuner sur l’herbe.
Après des années où les soucis d’argent étaient constants et les repas essentiellement composés de pommes de terre, la reconnaissance des peintres impressionnistes et de leur chef de file avait permis l’installation de la famille dans la maison de Giverny. Nous sommes alors en 1883, Claude Monet découvre le plaisir des belles tables et la cuisine devient pour lui un art de vivre. Ce goût de la bonne chère, allié à celui des couleurs, fera de la maison de Giverny un lieu de travail autant qu’un lieu de réceptions jusqu’à sa mort en 1926.
Peinture et cuisine auront ainsi formé un duo inséparable, dans lequel la magie de la transformation vaudra pour l’une comme pour l’autre ; plus instantanée pour la cuisine, plus durable pour la peinture...