L'inartistique

Par Blutch, auteur de bandes dessinées, Grand Prix de la Ville d’Angoulême 2009

 

Fécamp, Printemps 2020
Blutch, “Sans titre, Fécamp, Printemps 2020”, plume, feutres de couleur et encre sur papier,13 x 11 cm.

 

Sur l’échelle des arts, la bande dessinée occupe la marche numéro neuf, c’est entendu. Cependant, malgré les tirages flatteurs, un semblant de vedettariat, un simulacre de pensée et une respectabilité de façade, cette pratique reste incertaine, mal comprise. Littérature qui se regarde et image qui se lit, la bande dessinée mêle, dans un système d’échange, le romanesque et le plastique dont l’un et l’autre semblent sortir émoussés, amoindris... De cela découle l’idée persistante que le genre est voué à l’impureté. Depuis 1987 (cette année-là j’ai dessiné ma première historiette publiée), le plus clair de mon temps est consacré à creuser ce champ restreint de l’activité humaine, posté en première ligne, à considérer cet « objet anxieux », selon le mot de Harold Rosenberg, qui « ignore s’il est un chef d’œuvre ou un déchet » ; et je suis bien obligé de reconnaître que c’est justement la nature incertaine de la bande dessinée qui, à mes yeux, en fait le prix. Je la place au plus haut point. Ni écrivain, ni plasticien. Cette indécision m’apparaît merveilleusement féconde, comme le plus sûr moyen de voyager en dehors des routes. Je ne suis pas irrésistiblement attiré par la société, et mon travail n’a pas pour vocation de me permettre d’y régner. Mon tempérament m’a tenu éloigné, dès l’origine, du héros récurrent et de la série à alimenter, gages de succès. Je n’ai pas le goût de la domination et, dans le tintamarre, me garde soigneusement de tremper ma plume dans la démagogie. Je n’ai pas de stratégie et les buts à atteindre m’apparaissent nébuleux. Je me suis fait l’effet quelquefois d’être un arbre ayant poussé de travers et m’en suis naturellement accommodé.

On m’a commandé ces lignes en me demandant d’y évoquer plus spécifiquement le dessin. C’est un exercice délicat car ce qui constitue avant tout le dessin, pour qui le pratique, c’est justement son imperméabilité face aux tentatives de formulation. Et cette résistance rend justement l’acte de dessiner précieux. Il convient de préserver le non-expliqué, le non-dit, car la tentation de définir, de nommer, réduit la portée de ce que le dessinateur essaie de dire. Le dessin se passe de mots. Si je tente néanmoins d’isoler ici mon dessin de bande dessinée, je remarque que celui-ci, malgré mes ruades, est fonctionnel. C’est un dessin sous clés, enfermé dans des cases, domestiqué, soumis à des règles strictes dont il est impossible de s’affranchir au risque de devenir inintelligible. Pour qu’un personnage soit, par exemple, reconnaissable d’une image à l’autre, et ceci courant sur des centaines de vignettes, je suis tenu d’appliquer une grammaire sévère qui bride tout élan. Ici, peu de place pour la brusque inspiration, l’envolée esthétique est à éviter. Ainsi, le dessin corseté des bandes dessinées peut être perçu comme insatisfaisant, je dirais même « inartistique ».

 

Blutch, Sans titre, Fécamp, Printemps 2020
Blutch, “Sans titre, Fécamp, Printemps 2020”, plume et encre sur papier, 25 x 28 cm.

 

C’est pourtant à ce point précis que mon travail commence, cerné par les contraintes formelles. L’art particulier de la bande dessinée se situe dans la prise en charge de cette grammaire, son assimilation et sa transformation. C’est dans ce contexte astreignant que je guette l’inconnu, espère la surprise et prépare la volte-face libératrice. Il y a un an, j’ai remisé le pinceau dont je fais depuis trop longtemps une utilisation abusive. Écœuré par un dessin engraissé dans le confort, j’en étais arrivé à considérer mon écriture comme une pathétique suite de tics. Le temps était venu de débuter à nouveau. Il fallait tout reprendre à zéro. La plume, délaissée depuis vingt-cinq ans, a remplacé le pinceau. C’est un instrument exigeant, rétif, qui me donne du fil à retordre mais aussi de grandes satisfactions, me donnant l’illusion de renaître. Le dessin est ma voix. Je lutte pour qu’il reste mouvant, instable, vif, au plus près du sujet. C’est à travers lui que j’interprète la partition. Je prends soin dorénavant de pénétrer dans le livre à faire sans savoir exactement ce que je vais trouver sur mon chemin, fidèle aux préceptes de Saint Miles Davis : « Il faut qu’il tombe sur un truc qui défie son imagination, quelque chose qui se situe au-delà de ce qu’il avait l’intention de jouer au départ (...) C’est ce que je dis à mes musiciens ; je leur dis de se tenir prêts à jouer ce qu’ils connaissent, mais aussi au-delà de ce qu’ils connaissent. Tout peut arriver si on est prêt à se dépasser » (cité par Leonard Feather, Down Beat, juin 1968). L’aventure est donc de la partie, et par conséquent, la déception aussi. Je ne guette ni l’approbation, ni les suffrages, je suis seul juge devant ma table de travail, et souvent, bien trop souvent, mes tentatives aboutissent à un cul-de-sac. Je ne compte plus les prodigieuses entreprises abandonnées parce que je réalisais, en cours de route, que je me trompais de chemin. Je me console en relisant quelquefois ce billet que Matisse envoya à Bonnard, le mardi 7 mai 1946 : « Giotto est pour moi le sommet de mes désirs, mais la route qui mène vers un équivalent, à notre époque est trop importante pour une seule vie. Cependant les étapes en sont intéressantes. Beau temps et beau travail. »

 

Blutch, Sans titre, Fécamp, Printemps 2020
Blutch, “Sans titre, Fécamp, Printemps 2020”, plume et encre sur papier, 19,5 x 22,5 cm.

 

Au petit matin, sur le canapé usé du bureau, ma fille de sept ans lisant Le Sceptre d’Ottokar. Elle est captivée par les aventures de Tintin. Une question s’impose : comment se fait-il qu’une fillette née en 2014 soit émue par des histoires dessinées vers le milieu du siècle précédent ? Alors que presque toute la production graphique de l’époque est périmée – qui donc découvre encore Saint-Ogan, Marijac, Jijé, Cuvelier ?... Les bandes dessinées aussi se fanent et peu d’entre elles résistent à la relecture. Les albums anciens sont souvent irrecevables pour quiconque ne les a découverts, enchanté, dans sa prime jeunesse. Pourtant, Tintin reste à ce point immaculé qu’un enfant d’aujourd’hui peut croire à ce monde où les messieurs ont des chapeaux, les avions des hélices et les téléphones des fils. Tintin se conjugue au présent. Il y a là un grand mystère que j’essaye de percer de temps à autre, sans y parvenir. L’œuvre d’Hergé exerce aujourd’hui encore un pouvoir qui échappe à mon entendement, et toute tentative d’explication reste incomplète. Cet homme aurait-il, dès l’origine du genre, défini les principes intangibles qui régissent la bande dessinée ? Délimité à lui seul ses contours et fixé son essence même ? Et dès lors, peut-on admettre que, peut-être, nul ne pourra faire mieux que ce trait retenu et souple, contraint et vivant à la fois ? Que personne ne pourra atteindre une telle harmonie entre l’écrit et le dessiné ? Emboîtant le pas à Matisse, il m’arrive de voir Hergé comme mon Giotto personnel. C’est ainsi que les grands auteurs nous offrent des énigmes, longtemps après leur mort, et même, nous lancent des défis.