Antonio Sant'Elia, le trait visionnaire

Par Francis Rambert, correspondant de la section d'architecture de l'Académie des beaux-arts

[article issu de la Lettre de l'Académie n°103, Génies précoces]

 

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Antonio Sant'Elia (1888-1916), La cité nouvelle, détail, 1914, 27 × 21 cm, encre et mine de plomb sur papier. Illustration de son texte « L'architecture futuriste : manifeste », publié en 1914 par la Direction du mouvement futuriste. Collection particulière

 

En Italie, on ne compte plus les brillants architectes qui ont souvent commencé comme sculpteurs, voire comme ingénieurs-soldats à l’image du célèbre Vitruve du temps des Romains. Depuis la Renaissance, la scène architecturale cisalpine vit ainsi apparaître Brunelleschi, le génial inventeur de la double coque de la coupole du Duomo de Florence, puis Palladio, l’auteur d’une prodigieuse série de villas en Vénétie dont la Rotonda, ou encore Borromini qui, venu du Tessin Suisse a magnifiquement œuvré à Rome, comme le prouve l’église Saint Charles des Quatre Fontaines qu’il dessine à l’âge de trente-cinq ans.

Dans cette ligne hautement créative, le XXe siècle a fait émerger des architectes qui ont voulu s’affranchir de toute approche patrimoniale pour affirmer une modernité avec les nouvelles techniques de l’époque : le béton, l’acier, le verre. Après la Révolution industrielle qui a marqué le XIXe siècle en profondeur, il y a une envie irrépressible de passer à autre chose. Il s’agit alors de conjuguer la ville au futur. De la Cité idéale, peinte à l’aube du XVIe siècle, à la Città Nuova qui va apparaître dans les dessins d’un certain Sant'Elia, il y a cette même quête d’utopie. Le paysage urbain s’en voit métamorphosé. L’idée n’est pas de centrer le regard sur l’édifice, mais d’avoir un large panorama. L’enjeu n’est pas non plus d’imprimer un style mais de projeter une vision qui incarne le progrès.

Né à Côme en 1888, tandis que la Tour Eiffel s’apprête à déchirer le ciel parisien, Antonio Sant'Elia va sans cesse chercher à élancer son architecture vers le ciel. Il n’est pas l’homme des barres ni des blocs, il aspire dans ses dessins à une forme de verticalité et n’a pas peur de la monumentalité. À l’âge de vingt ans, il s’installe dans la capitale lombarde, le centre économique de l’Italie qui connaît alors une croissance démographique importante (600 000 habitants en 1911), et travaille au département des travaux publics de la ville occupée à élaborer un nouveau plan urbain de ce qui prend la forme d’une métropole. Une exposition internationale en 1906, à Milan précisément, avait mis l’accent sur les infrastructures de transports. Il n’en fallait guère plus au jeune architecte tout juste diplômé pour s’emparer du thème et l’intégrer dans une réflexion, voire une recherche, car il y a une dimension prospective indéniable dans son travail. Sant’Elia est à l’évidence en avance sur son temps.

L’effervescence créée par le tournant du nouveau siècle a favorisé l’éclosion de mouvement stylistiques, on le sait, à commencer par l’Art Nouveau avec ses déclinaisons européennes, du Jugendstijl allemand au modernisme catalan en Espagne. C’est dans ce contexte intellectuel que le jeune architecte italien va développer son imaginaire urbain. Influencé un temps par l’architecte Otto Wagner, l’un des piliers de la Sécession viennoise, Sant'Elia va rompre avec ce courant porteur d’ornementation séduisante. Il préfère sans le dire suivre la ligne fixée désormais par Adolf Loos qui, en 1908, décrète dans un texte manifeste que l’ornementation est un crime ! Des lignes épurées donc.

Parallèlement, l’Italie se voit activer par le mouvement futuriste lancé par l’écrivain Filippo Marinetti qui proposait notamment de « tuer le clair de lune », histoire d’en finir avec la tradition... Le Manifeste du Futurisme qui voit le jour en 1909, dans un journal de Bologne, sera repris à Paris par Le Figaro qui l’affiche en une ! « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse » apprend alors le lecteur. Le XXe siècle part sur les chapeaux de roue.

Sant'Elia ralliera la cause en écrivant lui-même un manifeste de l’architecture futuriste en 1914. « Nous sentons que nous ne sommes plus les hommes des cathédrales, des palais, des tribunes mais ceux des grands hôtels, des gares, des routes 
immenses ». Pour autant, les nouvelles cathédrales sont celles des transports ou celles du travail. Gares et usines sont ainsi au cœur de la production dessinée de Sant'Elia, dont l’œuvre restera celle d’une ville dynamique et productive. Ainsi, après avoir répondu au concours pour la nouvelle gare de Milan, il va revisiter le thème de l’équipement de transport dans une réflexion plus libre illustrée par ses dessins de la Città Nuova. C’est une toute nouvelle typologie de gare qui apparaît alors lorsqu’il croise les avions et les trains dans une architecture du flux inédite pour la ville européenne. Aujourd’hui on parlerait d’intermodalité.

 

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Antonio Sant'Elia (1888-1916), étude pour une centrale électrique, 1914. Collection particulère

 

Sant'Elia a bien peu construit, et beaucoup dessiné... Destin particulier en effet que celui de cet architecte qui ne va bâtir en fait qu’une seule maison, la villa Elisi pour un industriel à Côme en 1912, mais qui va produire un grand ensemble de dessins, autant de d’images qui projette alors le public dans un autre univers. De facto, il sera plus concepteur que véritable constructeur. « Il faut être absolument moderne » avait exhorté Rimbaud en 1873. Quarante ans après, l’architecte répondra au poète avec sa série Dinamismi architettonici.

Dynamique, mouvement, la ville est en marche... Lors d’une exposition sur les « tendances nouvelles » présentée en 1913, Sant'Elia rédige un Messagio très explicite. « Cette architecture ne peut pas être matériellement soumise à une continuité historique ; elle doit être nouvelle comme le sont notre état d’esprit et les contingences de notre moment historique ». Dans son utopie urbaine, l’architecte futuriste fait table rase du passé, non par pulsion de démolition, mais il balaye le patrimoine de son imaginaire, manière de se projeter totalement dans le futur. Ainsi ne s’embarrasse-t-il pas des vieilles pierres pour mieux dérouler son scénario d’innovation. Et le trait du dessin, avec ou sans couleur, va souligner cette puissance créatrice qui définit une nouvelle esthétique, un nouvel esprit. L’architecture se veut expressive pour ne pas dire expressionniste.

Son œuvre n’est malheureusement traçable que sur une période de dix ans. Sant'Elia s’efforcera d’ouvrir les yeux de ses contemporains sur un nouvel horizon moderne. Visionnaire en effet, il ouvre des perspectives et projette de nouveaux espaces. S’il n’est pas le seul architecte engagé dans la mouvance futuriste (on y voit aussi Mario Chiattone ou Virgilio Marchi), ce sont ses dessins qui vont rester gravés dans l’imaginaire. Autant de projets non réalisés mais très forts en image qui ont gagné une dimension mythique. Ses dessins à l’encre ou à la gouache (conservés par le musée de Côme), sont puissants dans leurs lignes, sans fioritures ni décor, la fonction est sublimée par la forme. Sant’Elia s’attache à concevoir des bâtiments industriels  comme des centrales électriques ou bien des gares, voire des ponts. Mais, en tant qu’architecte, il sait bien que l’habitation est une composante essentielle de la constitution d’une ville. Il imagine alors des logements qui prennent la forme d’immeubles à gradins. Et dans son projet global, les escaliers et ascenseurs, souvent logés en façade dans des tours, participent à la dynamique de l’ensemble. On trouve également dans ses dessins des églises ou des cimetières, comme celui de Monza qu’il pensera lors d’un concours en 1912, non de façon paysagère mais dans une monumentalité affirmée.

 

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Antonio Sant'Elia (1888-1916) à Milan, vers 1908-1916. Photographe inconnu, collection particulière

 

Précoce Sant'Elia le fut assurément, c’est un pionnier de la ville verticale. Et son destin brisé en fait un héros moderne. Engagé volontaire dans un bataillon cycliste lombard, il tombe au front en 1916, pendant la Grande Guerre. Sant'Elia, meurt ainsi précocement, à 28 ans, laissant alors l’Italie orpheline d’un futur. « Futur » est bien là le mot, et non une clause de style. Figure d’une avant-garde placée sous la bannière du Futurisme, l’architecte de Côme va modeler le paysage de la ville moderne. Sans pouvoir affirmer que Fritz Lang s’est inspiré de l’univers de Sant'Elia pour tourner son Metropolis en 1927, on peut dire que l’architecte italien n’est pas un scénariste de science-fiction, sauf à dire qu’il est l’auteur de storyboards inédits. Il a l’art de dramatiser la perspective. La force de la ligne, toute vouée au progrès et à la machine, lui fait oublier l’humain qui n’apparaît jamais dans ses dessins...

Et les choses peuvent ressurgir. Trois ans avant de réaliser, à Côme, la Casa Del Fascio (1936), icône de l’architecture rationaliste, Giuseppe Terragni érige un monument aux morts de la Première guerre mondiale, toujours dans cette ville en bordure du lac, une œuvre inspirée, selon une idée de Marinetti, d’un projet de tour-phare imaginé par Sant'Elia pour une centrale électrique. L’influence de l’architecte futuriste, on la retrouverait volontiers dans les prodigieux dessins de Hugh Ferriss, autre architecte qui s’exprimera par le dessin pour exprimer le paysage moderne Outre-Atlantique. L’œuvre de Sant'Elia fait partie de la carte mentale des architectes. Il incarne ainsi une figure particulière, à l’image d’un Boullée au siècle des Lumières dont les dessins, comme la Bibliothèque du roi ou le Cénotaphe de Newton sont des icônes de référence.

Des décennies après, avec le recul du temps, on notera que la précocité se révèle aussi lorsque des jeunes architectes remportent des concours internationaux. Ce fut notamment le cas dans la commande publique en France pour de grands projets culturels comme le Centre Pompidou ou la Bibliothèque François Mitterrand à Paris. Le duo européen Piano et Rogers n’a pas quarante ans quand il invente cette machine urbaine en 1971 à Beaubourg, et Dominique Perrault n’a alors que trente-six ans en 1989 quand il imagine cette plateforme pour quatre tours, tels des livres ouverts. Verticalité et horizontalité sont alors au rendez-vous d’une rencontre inattendue entre architecture et nature.