Par Pierre Brunel, membre de la section de morale et de sociologie de l'Académie des sciences morales et politiques
[article issu de la Lettre de l'Académie n°103, Génies précoces]
En 2004, un de mes récents étudiants à la Sorbonne, qui allait devenir par la suite un grand éditeur, Charles Ficat, publiait chez Bartillat un essai D’acier et d’émeraude - Rimbaud, qui est resté pour moi fondamental. « Notre temps », écrivait-il dès la première page, « a beaucoup à méditer sur Rimbaud. Il incarne une tremblante aventure, un infini mystère, à peine croyable ». Et à bien des égards, ce mystère est celui de sa précocité. Charles Ficat utilise ce mot quand il écrit (p.31) :
« L’apparence de la précocité masque l’acharnement de Rimbaud à l’étude pendant ses jeunes années. Il fut un travailleur enragé ».
Cette précocité, déjà remarquable dans ses études (il a sauté la classe de sixième), l’est encore davantage dans son œuvre littéraire. Et Charles Ficat ajoute p.55 :
« Rimbaud, c’est la jeunesse du talent, le surdoué indépassable, la géniale parthénogenèse ».
Il convient sans doute d’être prudent, et de ne pas confondre cette précocité avec celle de Wolfgang Amadeus Mozart dont le père, Léopold, avait saisi les dons dès l’âge de quatre ans et regroupé dans un album quelques pièces assez simples sous le titre Pour le clavecin.
En poésie, un exemple vient de nous être révélé qu’on ne saurait confondre avec celui de Rimbaud, mais qui est particulièrement émouvant. Il s’agit de Hanus Hachenburg, L’Enfant comète, que Baptiste Cogitore a évoqué dans le livre remarquable qui porte ce titre et qu’il lui a consacré après plus de quinze ans de recherches. Il vient de paraître en 2025 chez Plon dans la collection Rodéo d’âme. Né le 12 juillet 1929, confié par sa mère à l’orphelinat juif de Prague le 5 septembre 1938, il a été déporté le 24 octobre 1942 au ghetto de Theresienstadt, transféré le 18 décembre 1943 au « camp des familles » de Birkenau et assassiné en juillet 1944, la veille de ses quinze ans, dans une chambre à gaz. Il a laissé de nombreux poèmes en langue tchèque, dont Eau, publié le 18 juin 1943 dans le numéro 27 du journal clandestin Vedem. Marine de Tilly en cite ces vers traduits en français dans l’article du Point (numéro du 7 août 2025, p.70) consacré au volume rassemblant sous le titre Le poète du ghetto les œuvres de l’adolescent martyr :
« Nous sommes simplement de l’eau verte tissée et de boue et d’esprit
L’orage nous précipite contre les rochers
Les éclairs et la tempête nous giflent
Le rugissement à travers les débris creux nous guide vers l’avant ».
Rimbaud est présent dans cette évocation bouleversante de Hanus Hachenburg, l’« Étoile filante », qui a encore le visage d’un enfant sur la photographie qui a été conservée. Elle est reproduite sur la page citée du Point, et accompagnée de ces deux phrases :
« Hachenburg était profond, rimbaldien. Toute sa vie brisée, il l’a confiée à l’éclat de ses vers ».
Nous ne connaissons pas de véritable poème d’Arthur Rimbaud écrit en français avant l’âge de quinze ans. Cet excellent élève, né le 20 octobre 1854 à Charleville dans les Ardennes, était entré en octobre 1861 à la pension Rossat, puis en 1864, donc à l’âge de dix ans, au collège municipal de la ville. On a conservé ce qu’on appelle son « Cahier des dix ans ». Mais il est peu révélateur de ce qu’on attendrait de dons exceptionnels, et la poésie en est absente. L’élève brillait plutôt par ses exercices en langue latine qui lui ont valu par la suite des prix de l’académie de Douai et en 1868, l’année de ses quatorze ans, c’est une lettre en vers latins qu’il a adressée au Prince Impérial Louis, le fils de Napoléon III, qui faisait alors sa première communion. La sienne, en 1866, ne semble même pas s’être accompagnée de vers latins.
Certes, l’un de ses poèmes en français a pour titre Les poètes de sept ans. Mais curieusement, il est bien plus tardif, et lui-même l’a daté du 26 mai 1871, donc entre ses seize ans (le 20 octobre 1870) et ses dix-sept ans. Il y recherche les signes annonciateurs dans son enfance d’une création littéraire différente de la poétique qu’il affiche maintenant. Est-il vrai, comme il l’écrit alors, qu’
« À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rios, savanes ! »
Nous n’en avons conservé aucune trace. C’étaient des rêves sans doute, sans qu’ils aient pris forme alors dans l’œuvre d’un enfant.
Pour moi, la précocité qui pourrait sembler annoncée ici est plus tardive, ce qui n’empêche pas qu’elle soit remarquable.
Il faut attendre la fin de l’année 1869, donc ses quinze ans accomplis, pour ce véritable début d’écrivain qu’est le poème en vers français, Les Étrennes des orphelins. Et l’exemple est d’autant plus remarquable qu’il est aussi le premier publié, le 2 janvier 1870, dans La Revue pour tous, à laquelle peut-être sa mère était abonnée, mais où avait paru quelques mois plus tôt, le 5 décembre 1869, le poème Les pauvres gens de ce Victor Hugo qu’elle abhorrait.
Le 20 octobre 1869, Arthur venait d’avoir quinze ans. Il était entré en classe de première ou, comme on disait alors, de rhétorique. Le professeur de français, Joseph Feuillâtre, était souffrant et il dut être remplacé au début de l’année 1870 par un jeune homme de vingt-et-un ans, Georges Izambard, avec lequel cet élève exceptionnellement doué allait entretenir une relation enrichissante tant pour ses lectures que pour ses débuts d’écrivain.
Baptiste Cogitore, dans L’Enfant comète (p.46), n’a pas hésité à établir la comparaison avec Izambard du professeur tchèque qui dans Prague occupé avait enseigné comme il le pouvait la littérature à ses élèves juifs bannis de la société, dont Hanus Hachenburg.
C’est assurément à ce moment-là et dans ces conditions qu’allait s’affirmer Rimbaud créateur. La preuve en est donnée par les trois poèmes qu’il a eu l’audace d’envoyer le 24 mai 1870 à Théodore de Banville avec l’espoir qu’il s’emploierait à faire publier dans la revue Le Parnasse contemporain le troisième et le plus long, Credo in unam (je crois en une seule déesse, c’est-à-dire Vénus), qui deviendra plus tard Soleil et chair. Le second, Ophélie, était issu d’un devoir de latin fait en classe. Et le premier, d’abord sans titre, qui deviendra un peu plus tard Sensation et qu’un grand rimbaldien, Marc Eigeldinger, auteur de Rimbaud et le mythe solaire (1964), a qualifié de « poème inaugural », est exemplaire de ce jeune talent exceptionnel :
« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue.
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme. »
J’ai le souvenir d’avoir entendu, dans une librairie des Deux Sèvres, ce beau poème, sous cette forme, récité par une jeune caissière qui le savait par cœur.
Dès les premiers mots, le progrès était sensible de la version adressée à Théodore de Banville (Par les beaux soirs d’été) à la nouvelle version confiée à Paul Demeny quelques mois plus tard. Ce poète alors estimé habitait la ville de Douai où était revenu en famille, après la déclaration de guerre avec la Prusse le 19 juillet 1870, le jeune professeur Georges Izambard, devenu l’ami, le protecteur et même le sauveur d’Arthur Rimbaud. L’adolescent avait cherché à fuir l’invasion prussienne en prenant le train pour Paris fin août, mais il avait été arrêté et emprisonné à l’arrivée Gare du Nord, puis relâché le 5 septembre grâce à l’intervention de son professeur et après la défaite de Napoléon III. Et Charleville étant devenu inaccessible, c’est à Douai qu’Izambard avait accueilli et logé dans sa famille, chez ses tantes, son jeune protégé.
Et aujourd’hui plus que jamais, je suis frappé par le succès obtenu dans les établissements d’enseignement français en 2023-2024, quand ce qu’on appelle le Cahier de Douai ou les Cahiers de Douai fut au programme du baccalauréat, classe de première. Rimbaud avait confié ces poèmes à Demeny avant de quitter Douai pour la seconde fois le 1er novembre 1870. L’année suivante, il lui avait demandé dans une lettre datée du 10 juin 1871, de les détruire, tout en lui remettant de nouveaux poèmes, dont « Les poètes de sept ans », précédemment évoqué, Les pauvres à l’église et Le cœur du pitre. Tout en continuant à user du vers, il s’employait alors à en renouveler l’usage.
L’œuvre majeure de l’année 1871 allait être l’étonnant poème en cent alexandrins, Le Bateau ivre, écrit à Charleville au cours de l’été et sans doute retenu pour la soirée d’accueil à Paris, le 30 septembre 1871, par Paul Verlaine et ses compagnons du cercle dit des Vilains Bonhommes. En 2012, ces cents vers ont été gravés sur les murs d’une rue voisine près de l’église Saint-Sulpice.
Précocité, c’est ce qui a frappé les habitués de ce cercle poétique quand Rimbaud y a été introduit par Verlaine avait lequel jusqu’ici il avait seulement correspondu. Celui-ci rapportera plus tard dans ses Confessions combien il avait été heureux de faire partager à ses confrères « une admiration, un étonnement extrême en face de ce gamin de seize ans qui avait dès lors écrit des choses, a dit excellemment Fénéon, “peut-être au-dessus de la littérature” ». Félix Fénéon, né en 1861, n’était assurément pas présent à ce banquet des Vilains Bonhommes, il était trop jeune, et il se montrera plus réservé au sujet du sonnet des Voyelles dans un article publié en novembre 1884 dans La Revue indépendante. En revanche, était là le poète Léon Valade, collègue de Verlaine à l’Hôtel de Ville de Paris, qui écrivit le 5 octobre à son ami Émile Blémont, alors en voyage de noces en Angleterre, une lettre où il lui présentait « cet effrayant poète de moins de 18 ans, qui a nom Arthur Rimbaud ». Il lui est apparu comme « le Diable au milieu des docteurs » ou, mieux, comme « un génie qui se lève ». Dans une lettre à un autre absent, Jules Clarétie, le même Léon Valade brossait ces variations :
« Pour augmenter vos remords de n’avoir point assisté au dernier dîner des Vilains Bonhommes, je veux vous apprendre qu’on y a vu et entendu pour la première fois un petit bonhomme de 17 ans, dont la figure presque enfantine en annonce à peine 14, et qui est le plus bel exemple de précocité mûre que nous n’ayons jamais vu : Arthur Rimbaud ».
Personnages représentés, de gauche à droite : debout, Elzéar Bonnier, Émile Blémont, Jean Aicard ;
assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan.
« Précocité mûre », la formule mérite absolument d’être retenue, et en particulier si l’on pense au Bateau ivre que vraisemblablement Rimbaud déclama devant les Vilains Bonhommes en cette soirée du 30 septembre 1871.
Curieusement, après ce poème monumental où il s’est imposé des règles fortes, Rimbaud a évolué vers ce qu’il a appelé lui-même la « liberté libre ». Et cet élan d’un adolescent fugueur va le conduire vers des formes nouvelles. En mai 1872, le vers de onze pieds se substitue à l’alexandrin classique dans le poème intitulé Larme, qui conduit
« Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises »,
là où
« L’eau des bois se perdait sur des sables vierges ».
La versification se fait étonnamment variée dans les poèmes de cette année-là, avant qu’il n’en vienne, en 1873, dans Une saison en enfer, à présenter comme des « délires » les poèmes en vers nés de son « alchimie du verbe » encore marquée par « la vieillerie poétique », et par la suite aux poèmes en prose des Illuminations, une prose qui parfois, mais rarement, en particulier dans Marine et dans Mouvement, tend à se rapprocher du vers libre.
Une saison en enfer, le seul livre qu’il ait publié, à Bruxelles en octobre 1873, est le moment où il se met en question, en particulier dans Délires I (sa liaison avec Verlaine) et Délires II (son entreprise d’une « Alchimie du verbe » qui serait une autre de ses folies). Il n’en poursuit pas moins une quête, une recherche, avec la conviction « qu’il faut être absolument moderne ».
En 1874, les Illuminations viennent la confirmer, avec l’annonce d’un « Départ dans l’affection et le bruit neufs » et le culte d’un « Génie » qui ouvre la « fécondité de l’esprit » et « l’immensité de l’univers ». Mais il n’entreprit pas de les publier.
On comprend alors qu’en renonçant à la poésie qui n’a été pour lui qu’une étape préparatoire, il se soit lancé, à l’approche de sa vingtième année, dans ce qui devait devenir sa vie, d’un pays à l’autre et même d’un continent à l’autre, principalement en Afrique à partir de l’année 1880 et de l’arrivée à Aden.
Après l’année 1874, on chercherait en vain une trace volontaire de Rimbaud poète et créateur. « Je ne pense plus à ça », confiera-t-il à son ancien camarade de Charleville Ernest Delahaye, lors d’un bref retour dans sa ville natale en 1879.
Une tout autre activité allait désormais l’occuper et il semblait se désintéresser de ses œuvres poétiques qu’à Paris ses anciens compagnons, principalement Verlaine, s’employaient à faire connaître et aimer. Tout semble avoir été sauvé, même les poèmes de Douai qu’il avait reniés et parmi lesquels figurent certains de ses chefs-d’œuvre, salués comme tels dans les récents programmes du baccalauréat et des concours.
Curieusement, les poèmes de Douai dont il avait demandé en 1871 la destruction, furent réunis et publiés, non sans difficulté, alors que, soigné depuis plusieurs mois à l’hôpital de Marseille d’un cancer incurable, il s’éteignait le 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans. Bien plus qu’un Reliquaire (le titre qui lui fut donné), c’était déjà le chef-d’œuvre d’un adolescent génial.
1- Je cite le livre de Marcel Brion, Mozart, Paris, Amiot et Dumont, 1955, p.17. « Et très tôt, j’ai joué les vingt pièces pour piano réunies sous le titre Ce que Mozart a joué et composé entre quatre et six ans (éditions Philippo, 1930) ».