Jean Lurçat, un monde de tapisserie

Par Martine Mathias, Conservateur en chef du patrimoine, ancienne directrice du Musée d'Aubusson.

Une des premières manifestations de la Fondation Jean et Simone Lurçat est le partenariat, instauré avec les Gobelins pour une grande exposition pour le cinquantenaire de la disparition de l’artiste, une célébration nationale à laquelle s’associent les lieux marqués par la présence de Lurçat (Aubusson, Saint-Céré, Angers... ), et en Allemagne le Musée Jean Lurçat d’Eppelborn et le Kunstverein « Talstasse » de Halle.

Engagé dans son époque, et passionnément curieux du monde, Jean Lurçat est né dans les Vosges à Bruyères, où Lucien, receveur des postes, et Charlotte engendrent une descendance de créateurs : Jean le peintre et André l’architecte.

Jean Lurçat se forme dans l’atelier de Victor Prouvé, chef de file de l’École de Nancy, puis vient s’immerger dans l’effervescence artistique et intellectuelle de Paris, il a alors vingt ans. Il complète sa formation en marge des circuits officiels, fonde avec des amis la revue Les feuilles de mai, et décide alors d’entamer une carrière de peintre fresquiste, mais le projet tourne court à cause de la guerre. Jean Lurçat, engagé volontaire, subit le sort terrible des fantassins ballottés dans la tourmente : cela le marquera à vie.

Un Lurçat, impatient et ne tenant pas en place, s’exprime durant la décennie des années vingt. Il se fait connaître par sa peinture, en France et aux États-Unis, et collabore avec Pierre Chareau, architecte-décorateur connu par l’intermédiaire de ses amis Jean et Annie Dalsace, les commanditaires de l’iconique maison de verre rue Saint-Guillaume. Il produit aussi de grands canevas brodés par son épouse et donne des projets de tapis. La collectionneuse Marie Cuttoli fait tisser à Aubusson des tapisseries d’après des œuvres de Lurçat et des autres artistes de sa collection, et cette expérience ouvre la voie de la renaissance de la tapisserie par son ambition esthétique. Parallèlement, aux Manufactures nationales, un salon des Illusions d’Icare est tissé ; destiné à l’ambassade de France en URSS, il ne sera jamais mis en place à cause de la guerre. L’exposition permet de l’admirer.

L’étape décisive est franchie lorsque Lurçat s’approprie la technique de la tapisserie de lisse et s’implique dans la technique du langage de la laine. L’Apocalypse d’Angers qu’il découvre en 1938 confirme son intuition. Il perçoit le potentiel immense et l’originalité de cet art. Grosseur du point, gamme limitée et carton chiffré, il n’aura de cesse de prôner les avantages d’une méthode qui revient aux fondamentaux de la technique du Moyen âge, période qu’il estime celle des plus grands chefs d’œuvre de la tapisserie. Afin de soutenir les manufactures d’Aubusson, lourdement touchées par la grande crise et en panne de création, l’administrateur des Manufactures nationales, Guillaume Jeanneau, imagine de confier une grande commande à des artistes contemporains.

Lurçat a un temps d’avance, lorsque l’administrateur des Manufactures nationales lui demande de venir à Aubusson en septembre 1939 pour une commande d’une tenture des Quatre saisons : en effet il s’y trouve déjà, Gromaire et Dubreuil suivront. Il est déjà doté d’un acquis d’expérience notamment grâce à François Tabard, l’entreprenant et éclairé directeur d’un vieil atelier familial. Son inspiration se renouvelle du tout au tout. Il développe une cosmogonie poétique et humaniste portée par une invention plastique sans cesse jaillissante. Retenu par les circonstances à Aubusson puis contraint de se cacher dans le Lot, il exprime dans ses tapisseries une protestation souvent douloureuse (Liberté, Centre Georges-Pompidou). Dans sa retraite il retrouve ses amis poètes (Aragon, Tzara, mais aussi Tériade et Pierre Betz), et participe activement à la presse clandestine de la Résistance. Mais la paix ouvre enfin la voie aux grands projets : à Saint-Céré, les Tours Saint-Laurent, forteresse médiévale partiellement ruinée qu’il achète sur un coup de cœur, lui offrent le cadre nécessaire pour déployer de grandes compositions, et des assistants venus du monde entier viennent s’initier chez lui à la tapisserie. La majestueuse tapisserie du Vin du Musée de Beaune, exceptionnellement présentée aux Gobelins, est un hymne à la joie de vivre, à la poésie et à la musique. L’Apocalypse pour l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce, construite par Maurice Novarina au plateau d’Assy, impose sa gravité dans un autre registre. Par sa puissance de création et l’originalité du monde poétique qui l’habite, Lurçat projette la tapisserie dans le vingtième siècle. Il savoure le plaisir du travail en équipe, la satisfaction de travailler pour des œuvres destinées à être vues de tous.

Lurçat réussit, lui-même, et tous les peintres qu’il entraîne à sa suite, à rendre progressivement la prospérité aux ateliers d’Aubusson-Felletin et à en relever l’éclat. On peut parler désormais de « renaissance de la tapisserie ».

Il peuple désormais les murs des cinq continents dans les lieux de prestige et de pouvoir (Paris et Rome, collection Mobilier national pour l’ambassade de France à Rome, Les trois Soleils, aéroport d’Orly... ). Il devient en quelque sorte un ambassadeur du goût français et de la place retrouvée de la France. Les circuits de la diplomatie, des Manufactures nationales et des institutions de l’État portent son art dans le monde. Il conçoit dans le même temps des pièces plus intimes où il s’invente un bestiaire familier et fabuleux (Tenture aux tortues, Le jardin du rêveur... ) et poursuit des essais dans ses multiples coqs si célèbres, illustre des livres, publie un recueil de poème Mes domaines, fait éditer des tissus...

Infatigable voyageur et créateur toujours en alerte, on lui doit aussi une œuvre de céramiste avec les ateliers de Sant Vicens avec lesquels il travaille à partir de 1951. Durant la trentaine d’années au cours de laquelle Lurçat s’est consacré à la tapisserie, des centaines de cartons sont nés, qui ont pris place sur les murs de particuliers, de firmes, de bâtiments publics, en France et à l’étranger. La Galerie La Demeure en a été l’exceptionnel relais, et pour l’Allemagne et la Suisse la Galerie Alice Pauli. Il s’est risqué aussi à entreprendre de son propre chef, sans aucune commande, Le Chant du monde, exposé à Angers, où sur près de 500 mètres carrés s’expose sa magistrale vision du monde.

Jean Lurçat, « Liberté » (Poème de Paul Éluard), 1943, tapisserie, 283 x 330,5 cm, Atelier Goubely, tissage clandestin exécuté sous l’occupation allemande à Aubusson. © Alexandra Mocanu
Jean Lurçat, « Liberté » (Poème de Paul Éluard), 1943, tapisserie, 283 x 330,5 cm, Atelier Goubely, tissage clandestin exécuté sous l’occupation allemande à Aubusson.
© Alexandra Mocanu