Par Jean-Marc Bustamante, membre de la section de peinture de l'Académie des beaux-arts
[article issu de la Lettre de l'Académie n°103, Génies précoces]
À lire tout ce qui a été écrit sur l’artiste, on ne peut qu’admirer le scintillement des étoiles allumées sur le passage de la météorite Basquiat, personnage de roman qui nous rappelle l’acteur Terence Stamp dans le film Théorème de Pasolini. Un jeune homme très séduisant qui a des rapports sexuels avec tous les membres d’une même famille sans distinctions d’âge ni de genres. Ici, celle de la scène artistique new-yorkaise.
Jean-Michel Basquiat, « The Radiant Child » comme le nomme le poète René Ricard, a réussi dans un temps record à forcer toutes les digues culturelles mises en place par la grande « famille » de l’art, peu encline à revenir sur des certitudes bien ancrées, celles des avant-gardes dont elle a su imposer les règles depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’époque, la morale, et certaines convictions semblent convenir aux chapelles minimalistes, conceptuelles voire postmodernes. Pourtant en ce début des années 80, le retour de la peinture fait rage et les graffitis envahissent les rues et les rames de métro de New-York, mais peinent à franchir le seuil des galeries et des institutions muséales. Jean-Michel Basquiat va traverser la route et forcer les réticences, armé du désir de revanche des artistes afro-américains. Il milite pour un art activiste et participe un temps aux mouvements pour les droits sociaux et contre l’exclusion.
De père haïtien et de mère portoricaine, il est métis mais préfère se dire noir pour défendre cette communauté qui allait 40 ans plus tard reprendre ses droits parmi les artistes et opérer un rattrapage historique remarquable dans ce premier quart du XXIe siècle.
Adepte du street-art naissant, Basquiat en marque le territoire avec sa fameuse signature Samo (Same Old Shit), même s’il s’en écarte rapidement, laissant pour le coup tomber ses camarades.
Si la contre-culture américaine bat son plein dans la littérature, le théâtre, ou la bande dessinée, elle reste étonnamment marginale chez les peintres, il faut toute l’énergie, le talent, l’acharnement au travail et la grande culture du jeune artiste et de quelques-uns de ses frères et sœurs d’armes pour franchir les ponts et faire sauter les verrous institutionnels.
À lire toutes les références et qualités que confèrent au jeune Basquiat ces exégètes, l’artiste ne pouvait manquer la marche du carrosse qui l’emmènerait vers les plus hautes sphères et le couronner en prince sacrifié sur le veau d’or du succès et de l’argent.
À 4 ans JMB sait lire et écrire, à 8 ans il parle trois langues, jusqu’à 13 ans sa mère, qui a un grand intérêt pour l’art, lui fait découvrir les musées, encourage sa créativité et sa culture et punaise ses dessins dans toute la maison. S’il quitte l’école à 17 ans, il a déjà une large culture et démontre un talent artistique du dessin très précoce, il connaît le MoMA de New-York comme sa poche et s’inspire du milieu urbain qui lui a permis déjà de nombreuses expériences.
Il va par-là, sans distinction aucune se nourrir des arts populaires et des arts primitifs qui selon lui valorisent l’authenticité. L’art brut et Dubuffet le passionnent mais aussi les surréalistes, l’abstraction lyrique bien sûr, pour une approche émotionnelle et gestuelle de la peinture. Grand admirateur de Franz Kline et surtout de Cy Twombly, il se revendique aussi du postmodernisme et utilise des références multiples, aimant brouiller les frontières de l’art savant et de l’art populaire. Adepte des contrastes et des paradoxes, il dira que l’œuvre de Renoir sous ces aspects doucereux est très brutale voire violente, de l’Odalisque d’Ingres qu’elle est en train de péter.
Jean-Michel Basquiat ne serait-il qu’un DJ post-moderne virtuose, oui certainement mais avec un immense talent et des acquis culturels et artistiques solides révélant un esprit critique aiguisé.
Nietzsche et Schopenhauer ne lui sont pas étrangers et Basquiat se confie comme un admirateur du pouvoir, de la créativité et de l’individualité.
À la recherche à tout prix de la notoriété, il n’hésite pas à lâcher ceux qui ne sont pas dans la lumière. Il admire les gens pour leur célébrité comme s’il n’y avait que cela qui comptait. Il consomme tout ce qui est cher comme si une fois absorbé il en avait lui-même pris la valeur, dans une New-York des années 80 si bien révélée par la photographe Nan Goldin qui en décrit les trop-pleins et les béances jusqu’au fracas et la tragédie humaine provoquée par la drogue et le sida.
Basquiat est culturellement solide ; il a lu les poètes américains, de Kerouac à Burroughs, mais aussi afro-américains dont il espère dans sa discipline devenir le chef de file. La musique est pour lui une source d’inspiration toujours renouvelée, du jazz de Charlie Parker à Miles Davis, ou David Bowie ; ses tableaux peuvent être lus comme des partitions où le rythme et l’énergie en ponctuent les surfaces. Il croit au langage des signes et des symboles, adepte des codex et répertoires pour une iconographie spécifique et dense.
Jeune artiste et curieux de la scène artistique new-yorkaise en ce début des années 80, je rencontrai Anina Nosei, sa marchande, qui m’avait aussitôt conduit dans les sous-sols de sa galerie où JMB peignait sans relâche dans un atelier jonché de toiles. Il était là, comme invisible et furtif. Sur le bureau de la galeriste s’éparpillaient des classeurs de Polaroïds répertoriant au jour le jour chacun des tableaux, tout fraîchement montés du sous-sol. Des kyrielles de peintures, pour un génie précoce à coup sûr.
À New York, JMB partage sa vie avec les stars : idylle avec Madonna qui, lors de sa rupture avec l’artiste, décide de lui rendre ses tableaux offerts et Basquiat de les effacer en les recouvrant de peinture noire. Ne se choisit-il pas comme meilleur ami le peintre le plus blanc, cet étrange albinos nommé Andy Warhol, le peintre avec lequel il allait ferrailler avec le brio que l’on sait. Plus de 160 toiles commises à deux où l’élève bouscule le maître et excelle.
La critique pense à tort que Warhol se sert du jeune Basquiat comme d’un faire-valoir et le manipule ; c’est vrai que Warhol a déjà tout dit et que Basquiat apporte une fraîcheur, mais à y regarder de plus près, ces magnifiques tableaux doivent davantage à la complicité de ces deux immenses artistes, qui en font leur miel. JMB a toujours eu conscience de sa valeur, se décrivant lui-même comme un grand artiste, mentionne sa grande amoureuse Suzanne, dans le livre poignant de Jennifer Clément intitulé La veuve noire.
Basquiat sait ce qu’il fait et ses œuvres correspondent sans nul doute aux attentes du public. Il est à la croisée des chemins et sait mettre en place sa légende. Invente-t-il un nouveau langage visuel ? Je ne crois pas. En revanche, il tire les fils de toutes ses influences avec adresse et talent, sachant combiner l’art primitif et un art plus savant, usant de surfaces de peinture brutes, créant des contrastes à partir du noir vers des couleurs chaudes et criardes associées à des teintes plus froides. Ses gestes sont assurés, grattages, collages, assemblages ; ses coups de pinceaux énergiques, avec une maîtrise des couches et sous-couches de peinture qui confèrent à ses tableaux texture et profondeur. Tout est là, dans une société qui flambe, permissive et exaltée, l’acmé d’une pop culture qui se retrouve soudainement orpheline de son « pape » avec la disparition accidentelle de Warhol, suivie de celle si prématurée et ô combien tragique d’un petit prince qui s’est perdu en route.