Je suis souvent ahuri et cet ahurissement témoigne d’une certaine fraîcheur d’esprit car il prouve que, malgré mon âge, je ne suis blasé de rien.
Quand j’apprends que des jeunes gens vont tourner bientôt leur premier long-métrage, alors qu’ils n’ont jamais impressionné le moindre mètre de pellicule (oui, je sais, on est passé au numérique, mais c’est pour dire), je ne peux m’empêcher d’être ahuri. Et de penser secrètement que ces jeunes gens ne doutent vraiment de rien. Ils passent des nuits paisibles, ne connaissent pas d’insomnies, continuent à vivre comme si de rien n’était, attendant sereinement le premier jour de tournage. Et, forcément, cette insouciance m’énerve. C’est comme si n’importe qui pouvait tourner un film. D’ailleurs, les producteurs sont complices quand ils confient un budget important à un chroniqueur de radio en vogue, ou bien à une influenceuse, ou encore à un prince du « seul en scène ». Combien de fois les ai-je entendus dire, ces producteurs, « Oui, je sais, c’est son premier film, mais avec une bonne équipe autour de lui, ça va aller ».
Les malheureux...
Comment peuvent-ils imaginer que c’est juste avec « une bonne équipe » que l’on tourne La règle du jeu, Casque d’or, ou Pépé le Moko ?
Ne vous méprenez pas, je ne suis pas en train de défendre notre merveilleux métier (encore que). Je sais simplement que faire un film ne s’improvise pas.
Un jour, j’ai rencontré de ces jeunes gens qui allaient bientôt tourner leur premier long métrage et qui, bien entendu, n’avaient jamais rien tourné avant, ni court métrage, ni pub, ni clip, rien. Je leur ai fait remarquer que l’aventure est périlleuse et je leur ai demandé s’ils se sentaient armés pour l’aborder, s’ils n’avaient pas le trac.
« Pensez vous, nous savons exactement ce que nous voulons faire, ne vous inquiétez pas. »
« Mais quand même, vous n’avez encore rien tourné. »
« En effet, et alors ? »
« Ben, quand même, un long métrage... »
Et là, me tombe dessus la réponse la plus inattendue qui soit, imparable :
« Et Orson Welles, il avait tourné des choses avant de faire Citizen Kane ? »
J’en suis resté comme deux ronds. D’abord parce que j’étais à cent lieues d’imaginer que ces jeunes gens savaient qui était Orson Welles (comme quoi on ne devrait jamais sous-estimer les jeunes, qui sont souvent surprenants). Et puis aussi parce qu’imaginer qu’ils se réclamaient de ce talentueux cinéaste hors normes avait quelque chose de vertigineux.
Je me suis risqué à recadrer les choses :
« On ne peut pas comparer, Orson Welles était un génie. »
« Et alors ? »
« Alors rien. Quel âge avez-vous ? »
« 24 ans, comme Welles quand il a tourné Citizen Kane. »
Je dois avouer que, à cet instant, je me suis trouvé à court d’arguments. J’ai regardé les deux jeunes prodiges qui me faisaient face, et qui ont balancé, inconscient, la phrase qu’il ne fallait surtout pas balancer :
« De toute façon, notre producteur nous a dit qu’avec une bonne équipe... »
J’ai essayé de garder mon calme, et puis non, j’ai explosé, bien obligé, mettez-vous à ma place :
« Parce que vous vous imaginez qu’Orson Welles a fait ce chef d’œuvre de Citizen Kane simplement parce qu’il avait une bonne équipe ?!? »
C’était à leur tour de ne pas savoir quoi répondre. Un silence de plomb s’est installé, les jeunes gens regardaient le bout de leurs chaussures, puis ont fini par murmurer :
« Ah bon, on croyait. »
Je les sentais un brin déstabilisés, comme s’ils se rendaient compte que, malgré leur arrogance et leurs certitudes, ils n’étaient évidemment pas à la hauteur d’Orson.
Et ils avaient raison : comment être à la hauteur d’un homme qui, lui non plus, c’est vrai, n’avait jamais tourné un mètre de pellicule (à l’époque, c’était de la pellicule), et qui, avec un aplomb formidable, se lance dans ce premier film qu’il coproduit, écrit, réalise et dans lequel il joue ?
Certes, Orson Welles avait fait des trucs avant, ne serait-ce que cet incroyable feuilleton radiophonique, La guerre des mondes, adapté de son presque homonyme H.G. Wells, et qui terrifia l’Amérique entière. Et puis aussi des mises en scène de théâtre, avec des acteurs dont il s’entourera pour Citizen Kane. Mais quand on sait que les producteurs de films se foutent bien du théâtre, on imagine que ce n’est pas grâce à cette expérience de la scène qu’on lui a fait confiance. Alors quoi ? Sa silhouette impressionnante ? Est-ce que si Orson Welles avait été un freluquet, il aurait pu convaincre les financiers ? Et devant sa puissance tranquille de persuasion, est-ce que ces financiers auraient eu le culot de lui dire « On va vous mettre une bonne équipe » ?
Est-ce juste avec une bonne équipe qu’il aurait pu tourner le plan séquence magistral du début de La soif du mal ?
Est-ce juste avec une bonne équipe qu’il aurait pu décider de focales, d’angles de caméra, de profondeurs de champ ?
Est-ce juste avec une bonne équipe qu’il aurait pu séduire Rita Hayworth (le veinard) ?
Évidemment pas.
Orson Welles était un génie, comme il n’y en a pas un tous les quatre matins.
Ce qui me rend triste, c’est de savoir qu’il a eu souvent du mal à monter financièrement ses films (au moins, ça nous fait un point commun, nous qui ramons pour séduire Studio Canal ou Pathé). Jusqu’à ce Don Quichotte resté inachevé.
Alors il a fait l’acteur, dans des films réalisés par des cinéastes beaucoup moins brillants que lui. Mais il s’en tapait, ça lui permettait de s’acheter les meilleurs cigares et quelques faux nez (il détestait son nez qu’il trouvait beaucoup trop petit, il n’aurait jamais pu jouer Cyrano).
Et puis il est mort, à 70 ans, usé, fatigué.
Je n’ai plus eu de nouvelles des deux jeunes génies qui se réclamaient de lui. Je sais simplement qu’ils ont fini par tourner leur film (sans doute avec une bonne équipe, du moins je l’espère). Ils l’ont appelé Citizen Cannes, en espérant que ce jeu de mot leur ouvre la porte d’une sélection officielle sur la Croisette. Certes, Thierry Frémaux ne manque pas d’humour, mais il a quand même ses limites.
Décidément, les jeunes réalisateurs ne doutent de rien...